Penser l'existence, penser le monde, penser l'humain, et les panser -- donner la parole à toute personne ayant connu la violence

dimanche 25 décembre 2016

« L'accusé » de John Grisham ou comment fabriquer des coupables sur-mesure ?

« L'accusé » de John Grisham

ou

comment fabriquer des coupables sur-mesure ?

(une affaire... de « double meurtre »)

- un article de Daphnis Olivier Boelens (11-2016) -

 

Article - John Grisham - L'accusé

Article - John_Grisham__The_Innocent_Man

 

Contrairement à ses habitudes, John Grisham se/nous plonge ici dans le récit d'une histoire vraie. Il s'agit de ces faits qui ont défrayé la chronique dans les années 80-90 : l'affaire du meurtre sordide et sanglant de Debra Sue Carter, qui peut aussi se nommer l'affaire Ronald Keith Williamson et Dennis Fritz, deux hommes condamnés injustement (à mort pour le premier, à la perpétuité pour le second) par le tribunal d'une petite ville d'Amérique profonde, Ada, en Oklahoma, que l'on imaginerait bien issue d'un roman de Stephen King ou d'un film de David Lynch.

 

L'article qui suit ne matérialise pas mon point de vue -- quoique... -- mais expose et illustre le dossier exclusivement tel que Grisham l'a décrypté. En fin de texte, vous pourrez aussi trouver le point de vue de Peterson via un lien remontant à son propre blog. Une seule chose est sûre : les faits sont là !

 

Tout commence donc par le meurtre sauvage d'une jeune femme de bonne famille, violée et tuée dans son propre logis en décembre 1982.

 

ARTICLe - debra-sue-carter

Debra Sue Carter, tuée à l'âge de 21 ans

 

La police estime qu'au vu de la violence avec laquelle on s'est acharné sur Debbie, le crime a forcément été commis par deux hommes et non par un seul. Il faut rapidement désigner deux coupables, car la population souhaite que la victime soit vengée. Relevé d'empreintes, de cheveux, de sperme et de poils pubiens sur le lieu du crime, de témoignages de proximité...

 

ARTICLe - Ron-Williamson 4

 

ARTICLe -Dennis Fritz at the time of his arrest

Ronald Keith Williamson et Dennis Fritz arrêtés en 1986

 

 

Très vite, sous les ordres des inspecteurs « zélés » Dennis Smith et Gary Rogers, la police se braque sur Ronnie, ex-célébrité locale du base-ball, déchue, versée dans la drogue et l'alcool et accusant quelques soucis psychiatriques. Pourquoi ? Du fait de ses addictions, de ses problèmes mentaux... et du fait qu'il habite à proximité de la victime. En parallèle, elle se braque sur Fritz. Pourquoi ? Sous seul prétexte qu'il est le plus grand ami de Ronnie et qu'ils écument régulièrement les bars ensemble. Rien d'autre. Pour l'un, paumé + malade = coupable de crime. Pour l'autre, ami de paumé = coupable de crime. D'une logique imperturbable ! Sherlock Holmes n'aurait pas fait mieux. Les preuves « accablantes » dont fera mention le procureur Peterson lors du procès sont tout simplement... inexistantes. Ou plutôt, fabriquées de A à Z. Les coupables sont donc tout désignés. La population se « réjouit » : on va enfin pouvoir rendre justice à Debbie ! Avec l'aide de Dieu, c.q.f.p. (ce qu'il fallait préciser). N'oublions pas qu'au procès, on jure sur la Bible, que le témoignage soit sincère ou relève d'un mensonge... en l'occurrence commandé par l'accusation. La règle du procès est simple : les vérités émises par la défense seront considérées d'emblée comme des mensonges, et les mensonges débités par l'accusation seront considérés d'emblée comme des vérités absolues. La séance est ouverte !

 

Article - Bill Peterson district attorney

District Attorney (procureur) Bill Peterson

 

Commence la redoutable machinerie judiciaire, celle qui démontre que lorsqu'on a le malheur de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment et qu'on n'a pas les moyens de se payer le meilleur avocat du pays, même si on est innocent, on n'a absolument aucune chance de s'en sortir ; alors, au mieux on écope de la perpétuité, au pire du couloir de la mort où l'injection létale vous attend un jour ou l'autre, devant un parterre de spectateurs assoiffés de « justice ». Ainsi, si Smith se retrouve condamné à la perpétuité, Ronnie se voit condamner à mort. || On n'est pas loin de l'affaire Brenton Butler à Jacksonville en Floride en 2000, où l'enquête s'était avérée une mascarade raciste et préfabriquée, ce que le procès, filmé et médiatisé par le réalisateur français Jean-Xavier Lestrade (Oscarisé en 2002), avait mis en lumière, au grand dam de la police locale. || Le procès d'Ada est une cacophonie de mensonges, de falsifications, de menaces, d'intimidation, de chantage et de corruption. Faux témoignages (notamment de co-détenus qui auraient entendu Williamson avouer son crime ; aveux soutirés en échange de menaces ou de remises de peine), pièces à convictions subtilisées ou égarées, omission de tout élément qui pourrait corroborer la défense (violation « Brady »*, non-respect de l'arrêt « Ake »**), pratiques douteuses (détecteur de mensonge, analyse de poils à la loupe...), conclusions abusives de l'accusation admises par le juge Jones d'une partialité affolante (dès le début du procès, celui-ci avait son idée toute faite, et celle-ci se rangeait de toute évidence dans le camp de l'accusation et du procureur Peterson), désignation d'avocats incompétents ou ne faisant pas le poids pour la défense... un vrai festival dédié à l'artificiel ; le jury sera royalement berné et croira l'accusation comme parole d'Évangile. Pour sûr, on n'est pas dans la boxe traditionnelle mais plutôt dans Blood Sport : tous les coups sont permis avec Jean-Claude Van Damme. Que le plus mauvais gagne !

 

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chong-li-bloodsport

Bloodsport_tous_les_coups_sont_permis

article - Bloodsport affiche

 

« L'accusé » s'avère un ouvrage très édifiant, qui dépeint une Amérique profonde et profondément douée dans l'art de la manipulation, de l'hypocrisie, de la ségrégation (sociale, pourrait-on dire, dans le cas présent), tout cela auréolé par la fourberie d'un système judiciaire tout aussi violent et crapuleux que les criminels qu'il pourchasse, et par la folie hystérique médiatisée d'une police et d'un tribunal n'ayant pour seul objectif que de répondre à la soif sanguinaire d'un peuple cow-boy où il vaut mieux d'abord condamner (voire exécuter) un coupable désigné, et éventuellement après coup se pencher sur le bien-fondé de sa culpabilité supposée. Un récit qui fait peur, de par, clou supplémentaire à la croix, les traitements inhumains (tortures psychologiques, physiques...) infligés aux prisonniers, notablement dans le couloir de la mort. De toute évidence, les USA sont un pays où il est préférable de ne pas être pauvre, car l'indigence, l'échec, l'infériorité, sont considérés d'emblée comme un aveu de culpabilité en soi.

 

ada Oklahoma

 

Tout ceci étant dit, il me paraît important de noter que cette histoire – une partie de celle-ci, en tout cas – se déroule avant la révolution que fut l'étude de l'ADN, qui s'est imposée dans le courant des années 90 dans toutes les procédures d'identification de criminels. À partir de là, la désignation des véritables coupables allait être facilitée, et les erreurs judiciaires en seraient sensiblement réduites, sans pour autant disparaître du paysage.

 

La création du « Projet Innocence » a lui aussi changé la donne. Il s'agit d'une association de deux avocats new-yorkais, Peter Neufeld et Barry Scheck, créée en 1992, se donnant pour objectif de réétudier les dossiers de chaque criminel (spécialement les condamnés à mort ou à de lourdes peines), en recourant notamment à l'étude des empreintes génétiques, afin de libérer les innocents incarcérés « par erreur » et de leur faire bénéficier de dommages et intérêts pour le préjudice subi et pour leur permettre de se rebâtir une vie – en 2006 déjà, date de la publication du livre de John Grisham, 180 détenus injustement condamnés avaient été libérés grâce aux tests ADN réalisés à la requête d'« Innocence Project » ; depuis, l'association possède des succursales au Canada, en Australie, au Royaume-Uni, en Nouvelle-Zélande et a inspiré d'autres associations similaires comme le « Wits Justice Project » en Afrique du Sud.

 

Notons enfin qu'il existe aux USA le « Système de défense des indigents », service qui tente au mieux, mais non sans peine, de protéger les accusés sans le sou. Mais ses réussites demeurent rares face à la longue liste de gens accusés à tort, ayant purgé une longue peine ou ayant été exécutés faute d'avoir pu jouir d'un procès équitable.

 

ARTICLe - Logo-Innocence-Project-Northwest

Logo2

Logos - copyright

 

Tout cela suffira-t-il un jour à éviter un drame comme le fut celui de ces deux hommes dont l'auteur (ex-avocat de profession) John Grisham a choisi de raconter l'histoire ? Drame d'autant plus terrible pour Ronald Keith Williamson, car si Dennis Fritz est parvenu à refaire sa vie, Ronnie l'ado star du base-ball d'Ada, lui, a sombré jusqu'au bout dans l'alcool, la dépression, la psychose, la schizophrénie, criblé d'obsessions et de frustrations, avant de cracher son dernier soupir à l'âge de 51 ans d'une cirrhose du foie. Si l'alcool en est grandement responsable, les troubles psychiatriques dont Ronnie fut l'objet depuis longtemps n'auraient pas connu une telle aggravation s'il n'avait croupi toutes ces années dans le couloir de la mort (11 au total). Sa consommation d'alcool se serait peut-être même amoindrie avant une tournure aussi fatale qu'inéluctable.

 

Serait-il encore vivant ? Mais dans quel état ? Cela, personne ne le saura jamais. En attendant, comment ne pas feuilleter ce destin tragique sans écarquiller au fil des pages des yeux horrifiés ? Il fut, avec Debra Carter, la seconde victime sans retour de ce que j'ose appeler une « affaire de double meurtre ».

ARTICLe - Ron-Williamson 3

ARTICLe - Ron-Williamson

Ronald Keith Williamson jeune, puis à la fin de sa vie

 

Condamné en 1988, Ronnie fut innocenté en 1999, mais sans aucune excuse reçue, ni de la part du juge Jones qui avait présidé cette monstrueuse supercherie, ni de la part du procureur Peterson qui s'était acharné sur lui avec une rage pathologique, ni de la part des enquêteurs Smith et Rogers qui avaient minablement fabriqué des preuves contre lui, participé à engager de faux témoins, et faussé ses aveux en dissimulant les enregistrements où il clamait haut et fort son innocence. Cette liberté retrouvée ne durera pas longtemps, car il décédera en 2004, à bout. No 100% happy ending, donc.

 

En 2003 et 2006, un homme déjà condamné pour violences sur femmes et bien d'autres délits, fut reconnu (par deux fois, donc) coupable du meurtre de Debra Sue Carter, preuves à l'appui – cette fois, de véritables preuves ! Cet homme portait le nom de Glen Dale Gore. C'était lui-même qui, en 1983, avait affirmé avoir vu Williamson avec Debra Carter dans un bar le soir du crime, tournant ainsi tous les soupçons vers Ronnie. Il fallut près de 20 ans pour qu'on daigne enfin investiguer sur l'emploi du temps de Gore, et que l'on découvre que c'était lui qui avait violé et tué la jeune femme. Il avait agi seul, avec une férocité qui lui était caractéristique. La police avait eu tout faux en déduisant qu'il était question de deux assaillants. Comment un tel homme, à la culpabilité aussi fragrante, a-t-il pu réchapper à la Justice pendant deux décennies ? Question très embarrassante !

 

Gore, Glen at Courthouse 01 C-M 

Glen Dale Gore

 

Une injustice parmi d'autres (à ce stade, on ne les compte même plus !) : si Ronnie avait été condamné au couloir de la mort, lors de son second procès en 2006 (second procès dû à un vice de procédure lors du premier), Glen Gore, en fin de partie, fut seulement condamné à la perpétuité sans possibilité de remise de peine (alors qu'en 2003 il avait été condamné à mort par un premier jury).

Le plus terrible dans l'histoire, c'est que, malgré le procès de Glen Gore, les preuves formelles de sa culpabilité et sa condamnation, il existe encore des gens à Ada qui n'ont pas pardonné Ronnie et Fritz, les croyant toujours coupable du meurtre de Debbie Carter. Les deux familles ont dû quitter Ada pour ne plus y revenir.

Les acteurs déterminants dans cette affaire sont bien plus nombreux que ceux que j'ai pu citer dans l'article. Je pourrais aussi vous parler du Juge Seay, de ses collaborateurs Jim Payne, Gail Seward, Vicky Hildebrand... qui ont conduit à l'ordonnance d'un sursis à la peine de Williamson, in extremis alors qu'il allait être exécuté cinq jours plus tard, et sans qui il n'aurait pas pu connaître l'euphorie de la liberté et de la revanche, aussi courte fût-elle malheureusement. Mais de m'attarder sur tous les acteurs et rebondissements de l'affaire serait vous ôter l'intérêt de lire ce livre de Grisham, dont l'écriture efficace et « stick-to-the-point », vous happera de la première à la dernière page. Moi-même, lecteur lent car qui aime prendre son temps, il ne m'a pas fallu plus de 2 jours pour dévorer ces 430 pages. Au passage, Grisham ne se prive pas de nous décrire les paysages et les ambiances, les profils et les us de cette Amérique qui, de par le cinéma et la littérature, nous paraît aujourd'hui si familière et pourtant encore toujours si étrangère, insondable, parfois hostile. Ce qui constitue sa touche d'auteur au sein d'un ouvrage qui relève de l'enquête, un peu en marge du récit de fiction auquel il nous a habitués.

Un grand livre à lire. Un témoignage bouleversant de la folie made in USA. Un vécu qu'on ne peut qualifier que de sidérant, parmi de nombreux autres vécus similaires dans le monde carcéral du pays de l'Oncle Sam... comme dans le milieu des prisons partout ailleurs sur la planète. L'erreur judiciaire n'a pas fini de faire couler de l'encre... rouge !

 

Quelque chose à ajouter ?

 

Daphnis Olivier Boelens, 25 novembre 2016

 

* cfr. « L'accusé » de John Grisham, éd. Pocket n°13581, p. 236

** cfr. « L'accusé » de John Grisham, éd. Pocket n°13581, p. 244

 

ARTICLe-dennis-fritz

 

Dennis Fritz, aujourd'hui

ARTICLe - Ron-Williamson 9 

épitaphe pour Williamson

Article Dennis Fritz and John Grisham 2 - Copie

Dennis Fritz (gauche) et John Grisham (droite)

 

 

Pour finir, quelques liens intéressants en relation avec l'affaire Carter :

https://thefreedonian.wordpress.com/category/glen-gore/

https://mylifeofcrime.wordpress.com/2012/04/05/monsters-among-us-glen-gore-raped-killed-debra-sue-carter-but-let-2-innocent-men-go-to-prison-for-it-dna-proved-he-was-the-monster/

http://www.kxii.com/home/headlines/3217191.html

http://law.justia.com/cases/oklahoma/court-of-appeals-criminal/1991/11276.html

http://caselaw.findlaw.com/us-10th-circuit/1506032.html

http://gerbeans.blogspot.be/2007/04/district-attorney-bill-peterson-website.html

http://crimereconstruction.blogspot.be/

http://www.theadanews.com/news/local_news/peterson-to-retire-as-da/article_ec81b699-edf3-5f72-8584-8cd4af8982b1.html

http://www.cbsnews.com/pictures/innocence-project-stories-of-the-exonerated/14/

ARTICLe - Peter Neufeld and Bary Scheck, cofounders of Innocence Project

ARTICLe 2

Article - Un_coupable_ideal

 

 

 

 


lundi 21 mars 2016

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ? – un article de Daphnis Olivier Boelens

AVERTISSEMENT : L'article qui suit traite d'un sujet particulièrement dur. Certains passages sont susceptibles de heurter les âmes sensibles, de par le sujet lui-même. J'invite donc les personnes ayant une trop grande sensibilité ou accusant une fragilité psychologique à ne pas le lire. Pour les autres, lecteurs avisés, voici un article qui relate l'histoire d'un tueur en série tristement célèbre aux États-Unis dans les années 90'.

 

 

 

JEFFREY DAHMER

 

damner, condamner et/ou comprendre ?

 

Damn, condemn and/or understand ?

 

un article de Daphnis Olivier Boelens (février-mars 2016) –

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

 

JEFFREY DAHMER.

 

 

 

Ce nom ne vous dira peut-être rien, mais il a marqué bien des gens de ma génération, ici, en Europe. Je me souviens, j'étais encore sur les bancs d'école à Bruxelles, lorsque Dahmer a été arrêté à Milwaukee dans le Wisconsin, pour faits de crimes en série et cannibalisme, en 1991. Je venais de finir mes humanités lorsque ce même Dahmer fut assassiné en prison par un autre détenu, un noir du nom de Christopher Scarver, d'un coup de barre d'haltère ; ironie de la vie : c'était avec une barre d'haltère que Dahmer avait assassiné sa première victime 13 ans plus tôt. La boucle était bouclée. Une des boucles les plus infernales qu'aient pu connaître les USA.

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

 

Le nom de Dahmer nous laissa une trace indélébile, parce qu'avant cela nous n'avions pas beaucoup entendu parler de tueurs en série dans nos pays (excepté peut-être avec l'affaire Charles Manson 20 ans plus tôt, mais ma génération n'était pas née lorsque le meurtre de Sharon Tate eut lieu, donc nous n'avions même pas connaissance de ces faits ; le phénomène des tueurs en série lui-même est arrivé beaucoup plus tard en Belgique et en France... notamment avec Marc Dutroux, le dépeceur de Mons – qui n'a jamais été identifié –, Francis Heaulme, Michel Fourniret...). Le caractère cannibale des crimes de Dahmer ajouta à l'effroi que provoquait en nous, adolescents découvrant le monde, la prise de conscience qu'il existait des individus animés de telles (im)pulsions, versés dans une horreur aussi tangible et aussi routinière que ne l'avait été la machine des camps de concentration nazis un demi-siècle plus tôt. Nous découvrions que certains humains se comportaient comme des requins, comme des crocodiles... et que ces prédateurs se comptaient par dizaines à travers le monde, peut-être par centaines si l'on prend en compte tous les crimes non-élucidés dont le modus operandi en apparente bon nombre d'entre eux de manière incontestable.

 

 

 

De nombreux ouvrages ont été écrits sur Dahmer, dont l'un par le spécialiste en tueurs en série Stéphane Bourgoin (que j'ai eu l'occasion de rencontrer en 2012 dans le carré VIP du BIFFF à Bruxelles, alors que nous faisions tous deux partie d'un des jurys du festival). Il n'est donc pas question d'écrire un énième texte, qui n'apporterait forcément rien de plus que ceux écrits par des gens qui ont eu accès au dossier complet du FBI et qui ont pu interviewer les proches ou les connaissances de Dahmer, voire qui ont pu rencontrer Dahmer lui-même en prison ou sur un plateau de télévision (car aux États-Unis, les serial killers acquièrent une notoriété parfois comparable à celle des stars du show-biz). Ma démarche sera différente. Je me suis rendu compte que tout ce que j'avais lu jusque là tendait à dépeindre Dahmer comme un monstre vide de sentiments, une sorte de robot sanguinaire, et donc à ne décrire que les conséquences, sans véritablement s'attaquer aux causes, et donc sans pointer du doigt la première coupable de la naissance de tout « monstre humain » : la société elle-même. Le « système sociétal », pour être précis, car il s'agit bien d'un système dans lequel nous devons nous couler comme dans un moule afin de nous adapter à tous ses paramètres : ses us, ses protocoles, ses lois, ses rails, ses passages pour piétons, ses conventions, ses contraventions... ses injustices agréées, ses viols légaux, sa prostitution politique et religieuse, son rythme étouffant, ses névroses économiques, ses violences policières, son industrie de la guerre, ses idéologies de la haine et de la discrimination, ses hiérarchies qui constituent autant de viviers d'abus de pouvoir...

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

 

Dans l'article qui suit, je vais tâcher de comprendre (sans condamner ; puisque Dahmer a déjà été jugé et « exécuté », ce n'est pas la peine de le traduire en justice et de le tuer une deuxième fois ; aucun crim(in)e(l) n'est jamais jugé deux fois, en conformité avec la Loi) à quel moment une limite humaine est dépassée au point de transformer un homme en machine à tuer, de saisir par quel enchevêtrement de circonstances, par quelle accumulation de malchances, de vacheries, de souffrances, de viols, d'humiliations, de refoulements, un individu passe un jour le cap de ce que je désigne par les termes de « désespoir terminal » pour devenir un « mort-vivant », à savoir quelqu'un qui joue avec la mort comme si lui-même n'était déjà plus en vie et qu'il se servait de sa propre dépouille comme cobaye pour ses expériences. Comme si, à travers sa propre dépouille et celle de ses victimes, il étudiait la mort de la même manière qu'un biologiste étudie la vie.

 

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

 

 

Et pourtant, chez ces humains « au regard mort », la chair occupe encore une place essentielle. Je dirais même que, pour eux, la chair devient plus importante que pour le commun des mortels qui, lui, partage sa vie en différents types de plaisirs (la vie de famille, la vie de couple, la vie professionnelle, les loisirs...). Chez ces individus « au regard mort », toutes ces différentes branches de plaisir mais aussi d'accomplissement de soi ont été transmutées en une seule, épaisse, informe, sombre : celle du meurtre répété, tantôt improvisé, tantôt prémédité. Celle de l'« archéologie de la chair », de la « sculpture mort-vivante ». Je crois pouvoir affirmer que lorsqu'on en arrive à tuer, c'est parce que l'on est soi-même déjà mort, éteint, et que le fait de cumuler les cadavres est une manière d'étendre son propre portrait au monde extérieur. En tuant, démembrant et dévorant des cadavres, Dahmer n'avait-il pas aussi le sentiment de se dévorer lui-même, de se détruire ? Détruire ce « lui-même » qu'il n'aimait pas, qui n'avait jamais fait que lui apporter souffrances, frustrations, ostracismes, ce « lui-même » qui était le produit d'une enfance et d'une adolescence tailladées. Souvent abandonné, d'abord par son père, puis par sa mère, il en avait subi un traumatisme et était devenu abandonnique. La solitude conséquente l'avait transformé en une cave de ténèbres et d'isolement. De folie étudiée et méthodique.

 

 

 

Le monde extérieur était l'ennemi... mais le monde intérieur était tout autant l'ennemi. Il ne restait plus aucun refuge... sinon le fantasme, la fantasmagorie : ce monde qui n'existe pas et que Dahmer a concrétisé au fil de ses meurtres.

 

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

 

Je disais il y a un instant que tous les ouvrages que j'avais lus, consacrés à Jeffrey Dahmer, ne s'occupaient que des conséquences, sans évoquer les causes. La plupart, en réalité, évoquent les causes (ou certaines causes), mais davantage à titre indicatif, mathématique, biographique, tel un inventaire, sans chercher à véritablement y décrypter la source des comportements de Dahmer et la reconnaître comme telle. Ils me donnent plutôt l'impression d'y chercher encore des éléments à retourner ou porter à charge contre lui au tribunal. Un seul ouvrage aborde le sujet de manière différente, pour ne pas dire singulière. C'est d'ailleurs en ayant lu ce livre, trouvé au hasard de mes pérégrinations dans les librairies de seconde main, que m'est venu le projet d'écrire cet article. Il s'agit d'une bande dessinée réalisée par un ami d'enfance de Jeffrey Dahmer, devenu depuis dessinateur notamment pour des journaux locaux, et qui, en ayant appris les crimes puis la mort de Dahmer en prison, a décidé de raconter sous forme de bande dessinée cette enfance « anodine » – tout sauf anodine – partagée avec un des tueurs les plus terribles qu'ait connus le continent nord-américain.

 

 

 

Cet ouvrage s'intitule « Mon ami Dahmer », écrit et dessiné par Derf Backderf, traduit en français par Fanny Soubiran, sorti en février 2003 chez « çà et là » éditions, réédité chez « Points » en format poche – PRIX DU POLAR SNCF 2014 + PRIX REVELATION au Festival d'Angoulême 2014. Je ne sais pas s'il était si judicieux de lui attribuer un « prix du polar », car il ne s'agit pas du tout d'un polar, mais bien d'un portrait humain, d'une étude sociologique, voués à montrer la jeunesse et la genèse d'un tueur en série, dans toute sa nudité et sa simplicité. Dans toute son évidence et sa banalité ? Car oui, la vie de Dahmer est, somme toute, très banale. Trop banale, peut-être ? Pleine de souffrances comme tant d'autres vies. Une mère dépressive qui multiplie les crises d'hystérie lorsqu'elle est shootée aux médicaments (l'image d'une mère déviante est souvent décisive dans le regard que portent les tueurs en série sur les femmes, même si dans le cas présent Dahmer était un tueur d'hommes, homosexuel refoulé durant son adolescence), des parents qui s'engueulent à longueur de journées, ce qui aboutit à l'inévitable divorce, l'abandon parental conséquent... Et c'est d'ailleurs à ce moment-là que tout bascule pour Jeffrey Dahmer. Alors que celui-ci se retrouve seul dans une maison abandonnée par ses parents, sans électricité, il commet son premier meurtre. Hasard ? Certainement pas !

 

 

 

Sans chercher à excuser un comportement aussi borderline, il me paraît aussi essentiel de condamner TOUS LES RESPONSABLES d'une telle ignominie que de condamner l'auteur des faits lui-même. Comme je le dis souvent, il est aisé de condamner un individu. Mais le vrai courage n'est-il pas aussi de condamner une famille, une ville, une société, une institution, un gouvernement ? En effet, on montre du doigt (et à juste titre) un homme qui a assassiné 10, 20 ou même 1000 personnes. Mais qui, par exemple, ose montrer du doigt le Vatican, symbole de la chrétienté, qui comporte dans son Histoire des millions de crimes atroces, de tortures, de viols, d'immolations, de saccages et de spoliations de biens ? Or, le Vatican est là, bien tranquille dans son empire, jamais inquiété, respecté, promu, adoré par la masse ignorante ou délibérément aveugle, bâti sur ses milliards en or que renferment ses caves. Pire encore : associé à Dieu, à la bonté, aux belles valeurs !!! Et il en est de même pour toutes les religions. Et il en est de même pour tous les gouvernements, qui tuent au besoin pour imposer leurs lois, en toute impunité, d'autant plus s'il s'agit d'un gouvernement occidental. Comment ne pas être frappé de voir, à grande échelle, des (dirigeants, communautés...) assassins condamnés, traduits en justice... par d'autres assassins, qui eux légitiment leurs actes en se clamant porte-parole de la démocratie et de la société civilisée face à la barbarie de populations en retard intellectuellement ?!

 

 

 

Il arrive un moment où il convient de faire acte de courage, de justesse et de justice, et de condamner TOUT CE et TOUS CEUX qui doivent l'être ! Ou, si on ne le fait pas, alors autant ne condamner rien ni personne, et laisser une société se désagréger dans son propre cancer moral, métastasé de peur et de folie, de bêtise et de dégueulasseries ratifiées par la Loi ou non. Pour ne pas me répéter : quel que soit notre mode de pensée, soyons cohérents avec nous-mêmes !

 

 

 

Ceci était une petite parenthèse, qui sortait quelque peu du sujet, mais qui me permettait d'aborder le sujet de Jeffrey Dahmer d'une manière quelque peu dissemblable que je ne le ferais par le simple regard d'un juge qui condamne à mort un assassin. Car je ne suis ni juge, ni juré, ni même incarnation de perfection, donc je ne me sens pas apte à juger/condamner/stigmatiser. Cela ne m'empêchera jamais de dénoncer quelqu'un(e) ou quelque chose pour protéger d'éventuelles victimes, spécialement lorsque j'ai moi-même été victime de ce quelqu'un(e) ou de ce quelque chose et que j'en connais la teneur et la dangerosité (comme je l'ai déjà fait en 2013-2014 par rapport à une secte jéhoviste-sataniste particulièrement malfaisante implantée à Lyon, plus précisément à Tassin La Demi-Lune) : cela s'appelle la responsabilité citoyenne, le devoir humain ! Mais il n'est pas de mon ressort d'appliquer une sentence et encore moins d'opérer une exécution.

 

 

 

Je vais donc parler de Dahmer en tant qu'humain, victime d'abord d'une société qui n'a pas su lui donner ce dont tout être humain a besoin (de l'amour, donc, tout bonnement), puis victime de lui-même qui n'a pas su faire la part des choses entre sa colère et les limites imposées par la réalité, et qui n'a plus vu que sa propre souffrance, en effaçant de son champ de vision et de considération toute souffrance d'autrui, jusqu'à en perdre les pédales. Le propre des tueurs en série est leur égocentrisme. Mais en toute logique, lorsque le monde vous a exclu, il ne vous reste plus que vous-même, par conséquent il est logique que tout ne tourne plus alors qu'autour de votre petite personne.

 

 

 

À ce titre, le livre de Derf Backderf, peut-être malgré lui, confirme mon point de vue (puisque dans son introduction Backderf écrit : « J’ai tendance à croire que Dahmer n’aurait pas fini en monstre, que tous ces gens ne seraient pas morts dans des conditions aussi atroces si seulement les adultes autour de lui n’avaient pas été aussi indifférents et aussi étrangers à son cas – et c’est inexplicable, impardonnable et incompréhensible. » p.10). Mais il ne manque pas d'ajouter, presque par obligation morale purement conventionnelle : « Mais une fois que Dahmer tue – et je ne le dirai jamais assez –, je n'ai plus aucune sympathie pour lui. (...) Ayez de la pitié pour lui mais n'ayez aucune compassion. » Il est certes difficile d'approuver un tel comportement, quelles qu'en soient les causes. Cependant, ce n'est pas une raison pour ne s'attarder que sur les conséquences – tragiques, cela va sans dire –, sans plus accorder la moindre importance aux causes, aux origines du mal.

 

 

 

Dahmer fut condamné à 957 ans de réclusion en 1992, et assassiné par un autre détenu deux ans plus tard. Mais l'environnement qui a contribué à donner vie à ses pulsions meurtrières, lui, a-t-il jamais été condamné ? La réponse est regrettablement contenue dans la question.

 

 

 

Commençons par cette fameuse « première fois » où Dahmer est passé à l'acte, car la première fois qu'un serial killer tue pourrait se comparer à la première fois que l'on fait l'amour ; comme le premier acte sexuel est déterminant pour la suite des rapports charnels que l'on aura durant notre vie, le premier meurtre initie l'auteur à une réalité qui jusque là n'appartenait qu'au fantasme. Par ce premier meurtre, la nature profonde du tueur en série se révèle ou passe au stade de « maturité », tout comme un adolescent qui couche pour la première fois avec un partenaire sexuel engage un premier pas dans l'âge adulte. La comparaison du premier meurtre avec le dépucelage n'est pas poussive, dans la mesure où l'on associe très souvent le crime en série à une sexualité déviante, et l'acte de tuer à un acte sexuel (assimilation de la lame d'un couteau au phallus pénétrant la chair, etc...), ce qui est aussi le cas pour Dahmer, victime d'une sexualité refoulée par la mentalité rigide religieuse et provinciale dans laquelle il a grandi.

 

 

 

Revenons à cette première fois. Imaginez-vous avoir un frère cadet. Vos parents divorcent, les deux se disputent la garde de votre frère, mais à aucun moment on ne pense à vous. Le père s'en va, puis la mère s'enfuit avec votre frère, et vous laisse seul dans une maison sans même plus d'électricité en raison de factures impayées. Comment, dans ce contexte, ne pas devenir abandonnique et ne pas nourrir une profonde colère due à l'injustice d'un traitement aussi inéquitable ? Ajoutez à cela le traumatisme d'une jeunesse en cohabitation avec une mère névrosée alternant états comateux et crises d'hystérie en raison d'une grande consommation de psychotropes, ainsi que cette homosexualité refoulée dans une Amérique au puritanisme hypocrite parfumé au venin religieux dont je parlais il y a un instant, le tout exacerbé par une accoutumance massive à l'alcool... Plus aucun doute ne subsiste : de l'épuisement, du désespoir, de la frustration et de la tristesse à la folie et à la rage, il n'y a qu'un pas. Ce pas, Dahmer l'a-t-il franchi malgré lui, possédé par ses pulsions comme par un démon ?

 

 

 

Sur la chaîne National Geographic, une émission consacrée aux crashes aériens (Air Crash) établit que la cause d'un crash n'est jamais unique mais multiple, et que si un seul des éléments de la chaîne infernale était absent, le crash n'aurait pas lieu. C'est sans doute le même cas pour la plongée de Dahmer.

 

1. brouillard ou grand vent + fatigue/manque d'expérience des pilotes + panne de la Tour de Contrôle, indications erronées fournies par elle ou mal comprises par les pilotes + pièce de l'avion défectueuse ou remplacée négligemment par une pièce incompatible + surcharge bagages/cargaison dangereuse + omission de passer en revue la « check list » préalable à l'envol d'un appareil = crash aérien inévitable

 

(transposons ce schéma au cas de Dahmer) 2. Négligence/abandon de la famille/manque d'amour + mère névrosée et droguée aux médocs + jeunesse triste et solitaire + homosexualité refoulée + puritanisme religieux et culpabilisant + alcoolisme démesuré = naissance d'un tueur en série

 

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

Un jour de 1978, le pas est donc franchi. Une rencontre. Un jeune type faisant du stop au retour d'un concert de rock. Dahmer le fait monter dans sa voiture et l'invite chez lui. Ils boivent de l'alcool, consomment du cannabis, finissent par coucher ensemble. Le jeune veut ensuite repartir pour rejoindre sa famille. Dahmer se sent abandonné une fois de plus, ne supporte plus ce sentiment d'abandon qui a ponctué son existence ; toute sa vie il a été laissé derrière, toute sa vie il a suscité l'indifférence, toute sa vie on a fait comme s'il n'existait pas, comme s'il n'était qu'un meuble dénué de sentiments, de chagrin, de rêves.

 

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

 

Dahmer s'est senti exclu du monde des humains, dévalorisé par rapport à l'espèce humaine. En ce sens, si ses actes futurs étaient « inhumains », on peut déduire que c'est son entourage qui l'a, peut-être involontairement et par maladresse et égoïsme, « déshumanisé ». Suite à cela, il ne voyait plus l'humain comme un être pourvu d'une âme, d'un cœur, d'une sensibilité, mais comme un simple instrument de chair voué à assouvir ses besoins de vengeance et sa soif sexuelle, comme un vulgaire morceau de viande renfermant des entrailles, des os... tout ce qu'il photographiait au fil de ses crimes, d'ailleurs, en guise de fétiches, de souvenirs, comme pour dédramatiser l'horreur de ses propres actes et transformer sa propre folie en un spectacle, et donc en quelque chose de fictif, d'irréel. Il est évident que Jeffrey Dahmer a débuté son parcours de serial killer en se trouvant plongé dans un état second soutenu par l'alcool et par un passé qu'il ne parvenait pas à exorciser et qui le hantait à chaque minute comme un mantra diabolique. Peu à peu, cet état second est devenu un état permanent, et le monde entier s'est transformé en un gigantesque terrain de chasse, où il n'avait plus le moindre ami, plus la moindre possibilité de trouver l'amour, un semblant de joie, la plus infime paix intérieure. Le monde était à la fois son ennemi et son réservoir de proies humaines. Il se servait dans un monde qui le desservait.

 

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

Alors Dahmer tue. Une fois, deux fois, dix fois... dix-sept fois en tout. Ce qui n'en fait pas le tueur le plus redoutable de tous les temps, mais malgré tout impressionne ; Henry Lee Lucas compte à son actif des centaines de victimes, Adolf Hitler des millions, et les religions plusieurs centaines de millions voire des milliards... donc avec Dahmer force est d'admettre, avec un brin de lucidité, qu'on est à des années-lumière du record battu. Mais ce qui compte n'est pas la quantité : qu'il y ait un seul crime ou qu'il y en ait mille, le principe reste le même : une/des vie(s) a/ont été ôtée(s) sans qu'on ait le droit de l'/les ôter.

 

 

 

On parle souvent du regard de Jeffrey Dahmer, qui ne traduisait aucun sentiment. Peut-être ce regard, bien au contraire, dissimulait-il des sentiments bien plus prononcés que chez la plupart des gens, un volcan de sentiments, sans doute trop puissants que pour être exprimés. Rien de tel, pour cacher par honte ses larmes et cris de désespoir, que d'afficher un regard éteint/aride/impavide/ flegmatique/imperturbable/impénétrable/insaisissable. Mais pour reprendre un diction anglais : don't judge a book by the cover ! Ce n'était peut-être pas là une absence de sentiments, mais une pudeur mêlée d'embarras, d'une colère paroxystique, d'un ressentiment oppressant causé par cette négligence affective dont il faisait l'objet, qu'il avait fini par réussir à étouffer en apparence sous des litres et des litres d'alcool dur. Car Dahmer boit. Depuis l'adolescence l'alcool a pris dans sa vie la place d'une compagne, à qui il confie son enfer mental, dans les bras de laquelle il se fond quitte à en gerber, qui l'accompagne partout, jusque dans les classes de cours, bouteilles planquées sous son manteau ample.

 

 

 

Beaucoup d'étudiants ne se souviennent de rien concernant Dahmer – il était de ces types dont on ne sait rien, qui se fondent dans le décor, bien qu'il fît l'objet d'une sorte de culte « dahmeriste » qui est expliqué par le menu dans la bande dessinée de Derf Backderf –, sinon d'une seule chose : l'haleine de Dahmer, aussi chargée d'alcool qu'un cadavre peut puer la merde.

 

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

 

Bien sûr, d'aucuns évoqueront les prémisses de ses actes, dans sa passion pour le dépeçage et décorticage de cadavres d'animaux au cours de son adolescence. Même si cette caractéristique se retrouve dans plusieurs cas de tueurs en série, je n'irais pas jusqu'à en faire une généralité ni quelque signe annonciateur d'un esprit pervers. En effet, certains chirurgiens aussi, dans leurs jeunes années, disséquaient des animaux par simple curiosité. Ils sont devenus ensuite des scientifiques, pas des criminels.

 

 

 

Mon éthique personnelle veut que l'on sauve même une mouche et une araignée si on a la possibilité de le faire. Néanmoins, autour de moi, j'observe régulièrement des gens (qui ne sont pas des tueurs en série, mais des gens très « bons » ou « bien sous tous rapports ») écraser une mouche ou une araignée sans le moindre cas de conscience (je ne parle même pas des araignées de taille, qui peuvent s'avérer dangereuses, mais des simples petites araignées filiformes qui s'installent gentiment avec leur toile dans tous les coins de nos demeures, et qui, bien que salissantes, sont plus inoffensives qu'une seule cigarette).

 

 

 

Alors, y a-t-il une différence entre écraser/torturer une mouche et massacrer/dilapider un chat ? Pas pour moi. Tuer un être vivant signifie « tuer », point barre. La seule différence est que certains crimes sont condamnés par notre société politico-éthico-juridico-religieuse, et d'autres pas, pour des raisons très obscures (ou au contraire subtilement malignes).

 

 

 

Mais un crime qui n'est pas condamné n'en reste pas moins un crime.

 

 

 

En outre, dans sa jeunesse, fait significatif, Dahmer ramassait des animaux qui étaient déjà morts, pour les disséquer et les étudier. La seule fois où il voulut tuer un chien, il n'y parvint pas, parce qu'il fut pris de pitié. Dahmer ne s'attaquait qu'à l'humain. De surcroît, à la gent masculine. Peut-être même son malaise d'être homosexuel dans un environnement religieusement autocratique (ou autocratiquement religieux, selon), le poussait-il à tuer systématiquement l'objet de ses fantasmes afin de condamner ses propres penchants sexuels dont il avait éminemment honte (le cerveau lavé malgré lui par la religion et par son art de la culpabilisation), se punissant ainsi en s'empêchant de vivre un véritable amour, une relation durable, au contraire de ce que vivent beaucoup d'autres homosexuels qui, eux, ont pleinement assumé leur nature. Car, indépendamment de son passé ténébreux, Dahmer aurait très bien pu faire sa vie avec un de ces hommes qu'il avait « attirés » chez lui et qui « l'attiraient », incontestablement. Pour en appâter autant, je serais tenté d'affirmer que Dahmer ne devait pas être dépourvu d'un certain charme, donc il aurait très bien pu trouver son âme sœur et se fondre dans la masse humaine, sans qu'on n'entende jamais parler de lui.

 

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

J'entends déjà les réactions révoltées/choquées/indignées des gens qui ne voient que les meurtres et ne considèrent rien d'autre, et qui m'accuseront de chercher à excuser Dahmer et à l'innocenter, voire de faire le procès des victimes. C'est, bien évidemment, totalement faux. En aucun cas je n'adhère au choix de Dahmer pour contrebalancer sa rancœur et ses frustrations ; j'ai moi-même énormément souffert dans mon enfance et mon adolescence, de la pauvreté, d'une famille décomposée et sans autre enfant que moi, d'une solitude cuisante, de la peur inhérente à la violence environnante d'un quartier en proie aux gangs et aux immigrés non-intégrés (j'étais moi-même fils d'immigrée italienne), mais je n'en suis pas pour autant devenu un tueur en série. En revanche, j'en ai conservé des cicatrices qui ne s'effaceront jamais, et qui ont de toute évidence influé sur mon caractère, mes rapports sociaux, mon parcours professionnel. Les cicatrices sont toujours les mêmes partout. En ce sens, il y a beaucoup de Dahmer en ce monde, mais tous, fort heureusement, ne finissent pas par tuer.

 

 

 

Ce que je souhaite dénoncer dans ce petit article que sans doute très peu de personnes liront, c'est d'une part l'absence de condamnation des religions, des gouvernements et des institutions, qui ont bien plus de crimes à leur actif que n'importe quel individu aux mains sales qu'a pu connaître notre planète. Et d'autre part cette tendance fortement répandue à victimiser les coupables et à culpabiliser les victimes. Deux choses qui expliquent qu'à petite comme à grande échelle, notre société ne fonctionne pas, et s'est transformée en un volcan de conflits, de perversité et de putasseries en tout genre, volcan qui fait que les êtres mauvais s'en tirent souvent, et les braves gens finissent toujours par payer.

 

 

 

Mais revenons à l'ouvrage de Derf Backderf.

 

 

 

Ce qui le distingue de toute la littérature qui a été pondue sur Jeffrey Dahmer en un quart de siècle, c'est qu'il s'attache exclusivement à toute une époque – méconnue jusqu'ici – où Dahmer « n'était pas encore un assassin ». Je préfère cette formulation à celle de « n'était pas encore passé à l'acte », parce que cette dernière présuppose qu'une intention était latente et programmée depuis longtemps (« depuis toujours ! », prétendront les partisans de la « tare génétique ») et qu'elle n'attendait qu'une occasion propice pour se manifester ; or, cela n'est que spéculation de psychiatres et autres fonctionnaires de l'appareil judiciaire. Si les choses s'étaient déroulées autrement, si par exemple Dahmer avait connu dans sa jeunesse une vraie histoire d'amour, durable et ensoleillée, je suis persuadé qu'il n'aurait jamais fait couler le sang. Tout se joue à un fil.

 

 

 

En effet, si j'écrivais, quelques paragraphes plus tôt, qu'il n'y a qu'un pas entre tristesse/désespoir/frustration/épuisement et folie/rage, il suffit aussi d'un rien pour entraver les mauvais desseins et changer la donne, tout comme il suffit de la soustraction d'un seul élément fâcheux pour qu'un crash aérien n'ait pas lieu. Irais-je jusqu'à dire que c'est purement mathématique ? Certainement pas, car nous parlons malgré tout d'esprits humains, et non pas de rochers empilés ou de boules sur un boulier. Mais lorsque RIEN DE POSITIF ne se produit jamais, que vos seuls potes d'école ne le sont que parce qu'ils ont fait de vous une icône de raillerie (ce que Derf Backderf admet sincèrement dans son livre-BD, en se plaçant lui-même sur le banc des « coupables » à ce niveau), il arrive un moment où il n'y a absolument plus rien auquel s'accrocher. On meurt alors à l'intérieur de soi, et conséquemment on transforme son habitat en caveau, en « catacombes de fortune », afin que l'extérieur reflète l'intérieur par un effet-miroir. On se retrouve dans un espace mitoyen du monde des vivants et du monde des morts, où l'on se sert dans le premier « jardin » pour alimenter le second, avec « passion », au sens étymologique du terme.

 

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

A mes yeux, même si je n'approuve pas son geste, qui n'est qu'un cri de révolte doublé de pulsions nées de frustrations sexuelles liées à la société puritaine de l'époque (et encore actuelle ?), Dahmer reste un enfant qui, normal au départ, a été complètement abîmé, détruit par l'entourage censé le protéger et lui donner ses armes pour affronter la vie. Ses armes, il se les est finalement fabriquées tout seul. Ce ne furent bien sûr pas les bonnes armes. Faute de recevoir des armes pour se défendre, il n'a appris qu'à fabriquer des armes pour attaquer : haine, vengeance, viol, homicide. Mais la société est tout autant responsable et fautive que lui de ce qu'il est devenu. La société ne peut pas revenir en arrière pour racheter ses manquements et ses erreurs. Mais le simple fait de les reconnaître empêchera peut-être de les reproduire et de fabriquer d'autres Dahmer.

 

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

 

En conclusion de tout ceci, je vous invite à acheter ce livre de Derf Backderf, à méditer sur la nature humaine, et à plancher sur les erreurs à ne pas commettre afin de ne pas transformer un être innocent en un prédateur sanguinaire. Ce livre permet d'adopter un autre regard sur les agissements de ces individus qui ont franchi le cap de l'innommable et de l'inacceptable, mais qui n'en restent pas moins des représentants de l'espèce humaine face à l'univers.

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

 

On a le sentiment qu'une histoire pareille ne pouvait se passer qu'aux USA, que c'est le produit typique d'une culture où tout est ultraviolent, démesuré, excessif, extrême, fou, à l'image des innombrables films d'horreur et romans d'épouvante dont ce continent nous a inondés depuis des décennies (2000 Maniacs, Saw, Hostel, The Human Centipede, The Hitcher... en sont des emblèmes). Mais ne vous méprenez pas : la souffrance n'a pas de nationalité, et (de ce fait) la folie non plus. L'affaire Dutroux, l'affaire Fourniret, l'affaire Francis Heaulme ou encore celle du dépeceur de Mons... nous l'ont bien prouvé. À bon entendeur...

 

 

 

Pour les plus paresseux, les plus avares ou les plus fauchés d'entre vous, la bande dessinée dont je parle (« Mon ami Dahmer ») est disponible en lecture gratuite via ce lien officiel :

 

https://books.google.be/books?id=vLG4AgAAQBAJ&pg=PA4&lpg=PA4&dq=derf+backderf+mon+ami+dahmer+pr%C3%A9face&source=bl&ots=HevFhBgluQ&sig=i6a5XHu9E3tELSevFGW-u5BMRwA&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwiZs6KW_-3KAhVLiRoKHYWPAGEQ6AEIaTAO#v=onepage&q=derf%20backderf%20mon%20ami%20dahmer%20pr%C3%A9face&f=false

 

 

 

Bonjour chez vous !

 

 

 

Daphnis Olivier Boelens, février-mars 2016

 

 

lundi 14 septembre 2015

INTERVIEW : 5 questions à Patricia Lefranc (Daphnis Olivier Boelens, juillet 2015)

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Daphnis Boelens : Afin de compléter cet article que j'ai écrit avec le profond désir de faire connaître tes combats au plus grand nombre, je te propose ces cinq questions qui me viennent à l'esprit spontanément en pensant à ton histoire. Bien évidemment, ne te sens pas obligée d'y répondre. Je ne cesse de le dire aux autres personnes que j'ai chroniquées, mais aussi aux lecteurs et journalistes qui m'ont contacté : ce site internet se veut « donner la parole aux victimes », et n'est pas destiné à « tirer les vers du nez » ou à « creuser dans l'intimité pour soutirer des détails croustillants afin d'attirer un public de tabloïds ». Donc, sens-toi libre de dire ce que tu as envie de dire et de ne pas dire ce que tu n'as pas envie de dire. Si tu veux répondre en deux phrases, ou en dix pages, sens-toi également libre de le faire. Tu as ici toute la place que tu le souhaites pour t'exprimer, sans aucune limite. Et, plus généralement, s'il y a bien une personne qui a sa place sur ce site internet, c'est bien toi. Donc, je te donne carte blanche. Mais il est vrai que ces questions que je vais te poser me tiennent très à cœur, parce que je pense qu'y répondre peut aider le monde à avancer d'un pas vers un climat plus respirable que celui dans lequel nous évoluons aujourd'hui, qui à mes yeux s'apparente davantage à l'enfer qu'au paradis. Alors, allons-y...

 

1. En lisant ton livre, qui relate non seulement ton agression au vitriol mais aussi ton vécu dans ton enfance, ton adolescence et ta vie adulte qui l'ont précédée, une chose m'a particulièrement frappé, c'est la capacité que tu possèdes à te relever à travers tout, en ajoutant chaque fois une corde à ton arc. Beaucoup de gens auraient sombré en étant seulement confrontés à tout ton vécu qui a précédé l'apparition de Richard Remes. Alors, ma première question est évidente : où puises-tu cette énergie, cette positivité, cette combativité, qui te permettent de survivre à tant de souffrances et, de surcroît, de te lancer dans des combats qui te servent non seulement à toi mais aussi à beaucoup d'autres personnes ? Qu'est-ce qui te motive, te donne cette force qui fait de toi, indubitablement, une personne aussi exceptionnelle ?

 

Patricia Lefranc : Où je trouve mon énergie, franchement je n'en sais rien. Un jour je me suis dit, tout simplement : si je suis restée vivante, il doit y avoir une raison. Je l'ignorais, mais c'est en avançant que je découvre le pourquoi : essayer de dire stop à toutes sortes de violences, ne parler que du bien, parler positif, pour que mon cerveau « s'entraîne à du beau ».

 

2. Ma deuxième question est difficile, pénible même, mais c'est peut-être la première question que moi je me poserais s'il devait m'arriver quelque chose d'aussi cruel et injuste que ce qu'il t'est arrivé... Je te pose sans doute aussi cette question parce que, comme tu le sais, c'est un thème qui m'est cher depuis que j'ai été victime d'une secte chrétienne au satanisme camouflé du côté de Lyon, et que ce site internet que j'ai créé en réponse à ce viol mental il y a maintenant deux ans (uneviesurlaterre.canalblog.com) cherche à comprendre ce point précis à travers l'étude de récits de vie violents et douloureux, comme l'est le tien. Alors, voilà ma question. Que penses-tu qu'un être humain puisse avoir à l'esprit au moment où il commet un tel acte ? Qu'est-ce qui peut pousser un être humain à perpétrer autant de mal ? Certains chercheurs pensent qu'il existe, en parallèle d'un Dieu créateur, un esprit maléfique destructeur (qu'on désigne sous autant d'appellations qu'on ne désigne Dieu Lui-même), qui possède les gens pour les amener à commettre l'irréparable, qui fait que les gens agissent dans un état second, qui amène par exemple un soldat à mettre un bébé dans un four à micro-ondes pour faire parler ses parents en tant de guerre, pour ensuite rentrer chez lui et embrasser ses propres enfants comme si de rien n'était... Quelle est ton opinion là-dessus ?

 

Patricia Lefranc : Il n'y a ni dieu ni maître, mais le diable excite, réincarné dans la tête des humains... Attends, je réfléchis... Pas évident de déposer ce genre de réponse pour que tu comprennes bien... La réincarnation, j'y crois. Si une personne est aussi cruelle que remes (le petit « r » est fait exprès, car je ne veux pas lui donner de l'importance), je pense qu'il est le x.... des milliers de personne à avoir réincarné le diable. Moi, sainte ou gentille ou simplette – prends-le comme tu veux –, ou même toi – le masculin existe aussi –, on est là pour luter contre le diable. Tu me diras : « si tu crois au diable, alors dieu existe aussi... »

 

3. Crois-tu au destin ? Crois-tu à une mission qui serait allouée à certaines personnes choisies par une Intelligence supérieure parce qu'elles sont plus exceptionnelles que les autres de par leur caractère déterminé, leur force de volonté et leur capacité à traverser les pires épreuves en se bétonnant au lieu de s'effondrer et en se servant du mal encaissé pour répandre le bien autour d'eux ?

 

Patricia Lefranc : Oui, je crois au destin. Je ne pourrais croire autrement, mais il y a un petit « mais » : notre cerveau est-il capable de voir ce qui arrive ? Le destin fait partie de quoi et pourquoi ? Non, je ne te retourne pas la question... Oui, le destin peut être tracé pour le meilleur. À toi et à moi de sentir la balle, le soleil qui se lève, et non le tremblement de terre.

 

4. Nous sommes depuis quelques années en temps de crise économique (une pseudo-crise économique, comme nous le savons, puisque le nombre de milliardaires ne cesse de grandir de mois en mois), et on ne cesse de lire combien les chômeurs sont persécutés... alors que les taulards, eux, ne sont jamais inquiétés sur le plan financier (sachant qu'un prisonnier coûte énormément d'argent mensuellement, si l'on prend en compte les frais de nourriture, de sanitaires, d'entretien de bâtiments, de gardiennage, et j'en passe... chaque prisonnier coûterait environ 5000,00 euros par mois, alors qu'un chômeur ne coûte qu'entre 1000,00 et 1500,00 euros par mois). Ma question est délicate et m'a souvent gratifié de critiques acerbes, et m'a valu d'être traité de nazi, de monstre, de salaud, et ainsi de suite. Ne penses-tu pas que, pour entre autres éviter de voir libérer des criminels particulièrement dangereux dont la récidive est plus que probable, il serait à la fois plus sûr et plus économique de réinstaurer, dans les cas les plus extrêmes, une peine de mort ? Je te pose la question, étant donné que tu milites pour des peines incompressibles. Est-il normal qu'on coupe les vivres à des chômeurs qui n'ont fait de mal à personne et qui n'ont commis pour seul crime que de ne pas réussir à trouver une place dans la société (dans un Système où le travail pour tous n'est plus possible en raison de l'avènement de la robotique), mais qu'on entretienne onéreusement des criminels sans remettre en question cette hémorragie financière que sont les prisons ? Et je ne parle même pas des traders et des grosses fortunes qu'on refuse de taxer...

 

Patricia Lefranc : Peine de mort !!! Oui, dans les cas de violeurs, tueurs d'enfants... MAIS ! je ne pourrais pas signer pour une telle loi... tout simplement parce que je suis maman. Je ne peux m'imaginer que si un jour un des mes enfants tourne très mal... il/elle se retrouve sur la chaise électrique ou soit exécuté par un autre moyen légal de donner la mort. Mais je t'avoue aussi que j'y ai pensé fortement par rapport à mon cas, de peines qui permettent la vraie « mise à l'écart », pas celle où tu es dehors après 20 ans mais bien celle où tu meurs comme un chien dans une cellule. Oui, là je suis d'accord. Des fois, le matin je me lève et je me dis : « Tiens, aujourd'hui tu liras ou tu entendras que remes est mort. » Ce jour-là, je boirai une bouteille de champagne à moi TOUTE SEULE !

 

5. Dernière question, sans doute la plus délicate pour toi. Mais je me permets quand même de te la poser. Qu'aurais-tu envie de dire à Richard Remes que tu ne lui as jamais dit, si un jour tu te retrouvais en face de lui dans un autre monde, au jour du Jugement dernier, et qu'il était forcé de t'écouter en te regardant droit dans la figure cette fois, contrairement à ce qu'il en fut en Cour de Justice ?

 

Patricia Lefranc : Ce que je lui dirais... comme je l'ai toujours dit, d'ailleurs... « Tu as voulu me tuer, mais tu m'as rendue plus vivante que jamais ! »

 

Je te remercie pour ces réponses, Patricia. Elles ne font que confirmer le caractère exceptionnel de ton cœur, de ton esprit. Ta bravoure, ta détermination, ta force, ton courage, subjuguent tout le monde, et personne ne me contredira là-dessus. Je t'admire, et je te soutiens de tout cœur. Je n'oublierai jamais cette première fois où je t'ai rencontrée physiquement. Tu étais un soleil rayonnant, et j'avoue en être resté sans voix pendant un court instant. Je n'oublierai jamais non plus ces premiers échanges que nous avons eus par internet, tout à fait par hasard, par le biais d'une amie commune, alors que je ne savais pas du tout qui tu étais ni ce que tu avais vécu, et que nous nous parlions comme de vieux amis qui avaient échangé leurs points de vue sur le monde toute leur vie durant. Merci d'être là. Je t'aime. Daphnis

 

mercredi 5 août 2015

Patricia Lefranc : La femme à qui l'on a volé le visage mais qui n'a pas perdu la face (par Daphnis Olivier Boelens, 07/2015)

 

 

 

- une chronique de Daphnis Olivier Boelens, juillet 2015 -

 

INTRODUCTION

Il est des livres qui n'en sont pas. Ou plutôt, il est des livres qu'on lit et des livres qu'on vit. Des ouvrages où un cœur se livre, des écrits qui saignent mais qui règnent. Ceux-ci sont un poing qui s'abat et non un point qui s'appose. Parce que le poing entame là où le point achève.

 

Un jour, la vie de Patricia a déraillé pour plonger dans un fossé, basculant dans l'horreur... mais aussi dans l'inconnu. Au détour d'un couloir. Au détour de la folie humaine. Au détour d'une rencontre qui n'aurait jamais dû avoir lieu.

 

Avec pour seuls bagages ses tripes, il s'agira pour la jeune femme de regagner la voie ferrée afin de poursuivre le chemin initial... mais ce sera forcément dans un autre « train de vie ».

 

Pourquoi elle ? Pourquoi ce « carnage » ? Pourquoi ce châtiment ?

 

1. L'HISTOIRE

Tout commence comme tant d'histoires qui n'ont, pour la plupart d'entre elles, aucune incidence.

 

D'un côté, une femme, Patricia Lefranc. De l'autre, Richard Remes, un homme marié à une autre femme, qui dit aimer Patricia mais qui multiplie les relations extra-conjugales... et qui décide que, de toutes les femmes qu'il a connues et qui l'ont quitté, ce sera elle qui payera. Le hasard... Hasard ?

 

La haine. La vengeance. Le sadisme.

 

Patricia a fini par le quitter définitivement, inquiétée par son attitude (comment ne pas évoquer ce jour où il la drogue avec quelque substance diluée à son insu dans du Pisang... qui valut à Patricia de se retrouver aux urgences ; elle n'est, du reste, pas la seule dans ce cas : une certaine Antoinette Gallemaers a vécu la même chose... pour ensuite découvrir, à son réveil, sa petite fille morte !), par ses propos (il lui avoue être impliqué dans la mort de cette petite fille un quart de siècle plus tôt et avoir réchappé de justesse à l'arrestation... un aveu d'assassinat ???), par son harcèlement téléphonique (les textos ponctuent la journée de Patricia comme les secondes ponctuent une minute)... La déferlante de violence psychologique fait écho dans tous les gestes et déplacements de la jeune femme. La peur s'installe, vibration qui fait trembler les chairs, oppression qui empêche de respirer pleinement. Le quotidien change. Il y a comme une prémonition dans l'air, perceptible en permanence. Une menace. Quelque chose va finir par se produire, un événement terrible, un fait irréversible... L'impensable ! Et le jour arrive, comme une nuit ravalant le jour à peine éclos.

 

Nous sommes le 1er décembre 2009 à Molenbeek. On sonne à la porte de l'immeuble où habite Patricia (qui est également concierge de l'immeuble). Un homme qui se dit « livreur ». Un colis pour elle. Patricia s'adresse à sa femme de ménage, lui disant qu'elle sera de retour dans quelques minutes, le temps de réceptionner le paquet. Elle descend, insouciante (comment imaginer le pire au détour d'une situation aussi commune ?). Mais tandis qu'elle s'approche de la porte vitrée qui donne sur la rue, elle reconnaît un porte-clefs sur la serrure... c'est celui de Richard ! Trop tard ! Déjà la porte s'ouvre en coup de vent et un jet de liquide asperge le visage de Patricia. Le destin est scellé. Le destin est sali.

 

Il est là. En tenue de motard, la tête disparue dans un casque. L'homme ne dit rien. Absolument rien. Il est une montagne de silence gorgée d'une fureur volcanique. Il ne pipera mot durant tout le « processus de destruction ». Son silence aboie d'une rage noire, aveugle, déshumanisante. Est-il conscient de son acte ou possédé par le diable ? Car comment commettre un tel acte sans rien éprouver qu'une froide détermination ?

 

Il asperge Patricia de vitriol. Une première fois. Une deuxième fois, pour être sûr ! Bien qu'incendiée par la douleur, et horrifiée de sentir sa chair fondre sous l'action de l'acide (30% de son corps sera brûlé), elle parvient à ramper jusqu'à la rue. Elle ne voit déjà plus rien, et n'entend plus que le hurlement qui grandit à l'intérieur de son crâne... avant de s'extraire de sa gorge comme (pour reprendre les termes par lesquels des voisins ont décrit ce cri) un égosillement d'animal à l'agonie.

 

L'horreur. Le début de l'enfer. La métamorphose s'opère : l'acide dévore, brûle, dissout. Terreur et mal. Une douleur indescriptible, paroxysmique.

 

L'ambulance. L'hôpital pour les grands brûlés. Le coma. Près de quatre mois de coma ! D'absence. De semi-conscience et de chaos mental. Durant ces mois, Patricia entend des voix, qui vont, qui viennent, certaines amicales, réconfortantes, d'autres hostiles, inquiétantes, toutes irréelles, inaccessibles. Tantôt à proximité, tantôt distantes. Elle est en proie à une cavalcade de rêves sordides, violents, effrayants, cruels, au cours desquels elle revit son agression, revoit son bourreau, se sent prise au piège d'une spirale abominable et douloureuse. Elle revit la scène en boucle en un interminable cauchemar. Elle se retrouve face à son bourreau, encore et encore, dans des « mises en scène » plus diaboliques les unes que les autres. Elle sent sa présence, et la peur la statufie à chaque nouvelle occurrence. Est-elle simplement en train de rêver ? Non, son intuition lui fait comprendre que tout cela est réalité, que le pire s'est bel et bien produit. Est-elle morte ? Est-elle en enfer ?

 

Non. L'enfer va arriver : le réveil. Elle revient à la vie en mars 2010. Le choc ! Le tourbillon. Tout se mélange, et en même temps tout se précise. Le pire se confirme, mais elle en ignore encore ses multiples déclinaisons et implications. Tout s'est passé si vite, malgré ces mois de coma, de suspension dans le temps et d'immersion dans les projections hallucinatoires.

 

Que s'est-il passé ? Où est-elle ? Que fait-elle là ? Qui sont ces gens autour d'elle ? Pourquoi ? Comment ?

 

Patricia se souvient de tout. Elle aimerait se réveiller à nouveau, s'extraire de cet épouvantable réveil, rouvrir les yeux en un temps où rien encore ne s'était produit, en un temps où Richard n'existait pas. Mais le destin semble en avoir décidé autrement. Patricia a déjà souffert d'une enfance difficile. Un père accusé de pédophilie, une mère qui ne lui a jamais dit « je t'aime », un premier mari échoué dans la drogue et derrière les barreaux alors qu'elle a accouché d'une petite fille, une relation difficile avec le père de son petit garçon... Et voilà que Patricia doit affronter une nouvelle épreuve. La plus terrible de toutes. Elle ne le sait pas encore à ce stade, car elle est couverte de bandages. Elle sent, mais elle sait pas.

 

Elle reçoit des soins au quotidien, et devine que la situation est grave. Mais à quel point est-elle grave ? Ce n'est que le jour où elle tente de faire sa toilette toute seule et qu'à la recherche de savon elle ouvre accidentellement un placard, qu'elle va se trouver confrontée à sa nouvelle vie, à son nouveau profil : un miroir ! Elle est tombée sur elle-même. Mais ce n'est pas elle. Du moins, pas celle qu'elle connaît depuis toujours. Elle avise une autre femme, affublée d'un masque monstrueux. Un « je » sans plus d'identité, sans plus de féminité, sans plus de repères. Traumatisant !

 

Patricia pousse un hurlement, à bout de forces. Jusqu'ici, elle avait tenu le coup, surmonté le choc. D'avoir perdu un doigt était déjà affreux, mais d'avoir perdu... son visage ! c'en est trop.

 

Patricia est défigurée. Son visage n'est plus. Il ne constitue plus qu'un souvenir, qu'un vestige. Sa vie passée non plus n'appartient plus au temps présent. Une page se tourne, une rage s'enfourne. Une nouvelle existence vient de démarrer. Mais à quoi ressemblera-t-elle ? Sera-t-elle encore quelque chose que l'on peut qualifier de « vie » ? Dès lors, vivre ou mourir ?

 

Non, vivre ! Car Patricia veut voir grandir ses enfants. Sa décision est prise, elle va se battre. Pour eux et pour elle. Et contre ce monstre qui lui a volé son visage ! Plus généralement, contre tous les monstres du même acabit.

 

2. LE COMBAT

Commence donc le combat. Un combat pluriel.

- Premièrement, contre la douleur qui la taraude jour et nuit, de manière ininterrompue. S'habituer à la souffrance physique comme à une maison en feu dans laquelle on emménagerait pour tenter d'y circuler entre les flammes. Comment parvenir à meubler ce supplice ?

- Deuxièmement, pour se reconstruire. Réapprendre à vivre avec ces nouveaux « paramètres », ces nouvelles « limites », cette nouvelle « ligne directrice ». Réévaluer ses objectifs et imaginer un nouvel avenir.

- Troisièmement, pour tenir tête à des gens qui lui flanqueront à la figure des réflexions désobligeantes ou qui ne l'apprécieront que par pitié. Comme ce triste soir, dans le quartier du Sablon, où une femme lui balance à l'entrée d'un bar : « Hé, connasse, quand on a une tronche comme la tienne, on ne sort pas la nuit ! ». Lutter contre les tourments, les insomnies et autres sales moments conséquents à ce type de réflexions.

- Quatrièmement, pour traîner Richard Remes devant les Assises et prouver sa tentative d'assassinat, ainsi que pour faire respecter par les Instances Législatives un principe de peines incompressibles.

- Cinquièmement, pour amener le(s) gouvernement(s) à réagir eu égard à la vente libre de produits acides dangereux et dont on peut aisément se servir pour défigurer ou tuer quelqu'un.

 

C'est avec vigueur, pugnacité et inflexibilité que Patricia Lefranc mène tous ces combats en parallèle. On ne peut qu'admirer le courage (une rage constructive) et la générosité de cœur avec lesquels elle mène de front et publiquement cette bataille pour la justice. Car, vous en conviendrez, il est loin d'être évident de se réveiller un matin avec un autre visage ! Perdre ses traits faciaux, c'est perdre son identité, son passé, sa séductivité sociétale, son axe premier de communication... son appartenance à l'espèce humaine ? se questionneraient les plus mauvaises langues. Patricia nous montre qu'elle est plus humaine que bien des humains, et qu'elle n'a rien perdu de ce qu'elle a toujours été : une femme de cœur et de courage.

 

Par sa force de volonté et sa fortitude, elle nous prouve que derrière un visage meurtri, l'être vit encore, plus déterminé que jamais à s'engager, à s'indigner, à se constituer porte-parole pour les personnes qui ont vécu un drame similaire mais qui n'osent pas parler, qui n'osent plus s'afficher, par honte, par désespoir. Parce qu'après la peur, la douleur, il y a l'humiliation, la colère, le dépit. Comment assumer les conséquences d'un méfait qui traduit autant de cruauté ? Quelles ressources intérieures ne faut-il pas déployer pour reprendre sa vie là où elle s'est interrompue, en étant conscient du fait qu'elle ne sera jamais plus la même ?

 

Patricia ose. De fait, le cran fait partie de sa reconstruction. Elle sait qu'elle ne pourra pas continuer à vivre avec ce désastre dans le silence, dans l'acceptation fataliste, dans l'indifférence du monde. Les gens (psychiatres et autres grands parleurs) se plaisent à déclarer (pour ne pas dire « déclamer ») que lorsque l'on vit un événement terrible, il doit servir à progresser, à s'endurcir, à faire en sorte que cela ne se reproduise plus sur autrui. Mais nous, humains, ne sommes pas des robots programmés pour réagir exclusivement de manière rationnelle, et pour prendre un tel recul et acquérir une telle optique alors même que l'on souffre, il faut une force de caractère qui n'est pas donnée à tout le monde. Patricia possède cette force. En ce sens, elle est une élue. Parmi toutes celles qui ont subi un tel sort, c'est elle qui prend la tête de ce combat qui n'a ni âge, ni frontières... ni sexe. Car parmi les victimes dans le monde, on compte aussi des hommes. Elle les rencontre, les « vitriolé(e)s » se confient. Toujours la même histoire qui se répète, la même horreur, la même folie : un raptus psychopathique, un Armageddon de vengeance, une opération de « marquage au fer chaud » comparable à celui que l'on faisait subir aux esclaves du temps passé pour sceller leur appartenance à une « race inférieure et maudite des dieux » ; les victimes du vitriol sont esclaves de leur défiguration, et leur survivance est un champ de coton. Les vitrioleurs sont des esclavagistes, à l'instar de tout violeur, car ils assujettissent une personne à un régime traumatique de terreur et de désocialisation pour le restant de leurs jours.

 

Richard Remes ne peut disposer de Patricia Lefranc, il tente donc de l'annihiler, de la soumettre aux chaînes et boulets de l'invalidité. Un schéma courant à l'échelle humaine : l'humain détruit ce qu'il ne peut posséder.

 

Le procès tant attendu arrive. En Chambre du Conseil, d'abord, le 1er juin 2011. Richard Remes s'y affiche impassible, comme s'il n'avait fait qu'asperger Patricia d'eau minérale. Il dit avoir seulement voulu lui faire peur. Drôle de façon de s'y prendre ! Faire peur... en tentant d'assassiner quelqu'un ? Lors de cette première comparution, en Chambre du Conseil, il est interrogé par le juge sur les véritables motivations de son acte.

 

Extrait du livre (p.196) : « Le juge continue donc avec une autre question, tout aussi précise : « Ce qui m'interpelle, c'est qu'au moment de la reconstitution, vous dites que ce produit se trouvait dans une armoire. Et quand on ouvre la porte de la buanderie, on vous demande de refaire exactement le même geste. Pourquoi ne pas avoir saisi la bouteille de Cécémel au lieu du flacon d'acide ? » Richard avoue alors avoir pris l'acide, en soulignant le fait que s'il avait utilisé le cacao, cela aurait fait des taches brunes au sol. « Et ça, ce n'était pas très propre pour les locataires ! » Une explication qui laisse planer un grand silence de stupéfaction dans la salle. Quelques minutes plus tard, le juge explique que l'audience est terminée et qu'il rendra sa décision dans les 15 jours.

Deux heures après, je reçois un coup de téléphone d'un journaliste. Il m'apprend que Richard a finalement été arrêté à son domicile, deux heures après la Chambre du Conseil. Il s'agit en fait d'une prise de corps ordonnée par le tribunal. Ce dernier a le droit de le faire puisqu'il doit y avoir une décision de renvoi, soit en correctionnelle, soit aux assises. »

 

Je me suis permis de reprendre ce passage du livre de Patricia Lefranc, parce qu'il témoigne noir sur blanc du caractère insensible et calculateur de Richard Remes, et fournit un début d'explication quant à la raison d'un tel acte. Un homme qui, visiblement, n'éprouve aucun remords. De la même manière qu'il ne semble pas le moins du monde affecté par la mort de cette petite fille qu'il est soupçonné d'avoir tuée 25 ans plus tôt.

 

Une chose est certaine, l'objectif n'était pas de faire peur, mais bien de faire souffrir, d'endommager, voire de tuer.

 

Plus tard, en mars 2012, aux Assises, la sentence est sans équivoque : 30 ans pour tentative d'assassinat ! Alors que précédemment R.R. avait été libéré pour vice de procédure, le voilà écroué une bonne fois pour toutes. De surcroît, le dossier du meurtre de la petite Sandra retrouvée morte sur le trottoir de la Rue Haute le 16 janvier 1988 est aussitôt rouvert, et la maman de l'enfant en question témoigne pour dévoiler certains faits relatifs au condamné. Le visage le plus obscur de Richard Remes se dévoile. Il y a décidément beaucoup de ténèbres sur la route de cet homme. Et ces ténèbres, malheureusement, ont déteint sur la vie de deux femmes, celle de Patricia Lefranc et celle d'Antoinette Gallemaers (la maman de la petite Sandra). Jusqu'ici, Richard Remes était parvenu à passer entre les mailles du filet. Mais ce coup-ci, le filet s'est refermé sur lui.

 

À l'issue du procès, Patricia peut enfin entamer la deuxième phase de son existence. Car jusque là, tout était en suspens. Elle ne vivait plus qu'en stand-by. Avec la peur atroce d'être « achevée » par son bourreau. Peur qui se retrouve chez toutes les victimes de violences conjugales/domestiques.

 

Tout ne s'arrête donc pas là pour Patricia, que du contraire. S'enclenche un grand travail médiatique de sensibilisation à ce nouveau type d'agression de plus en plus répandu aux quatre coins du globe. Il faut que les gens sachent, que l'opinion publique et la classe politique prennent conscience de la dangerosité de certains produits disponibles sur le marché, et que les instances gouvernementales compétentes agissent en conséquence.

 

Patricia Lefranc propose des réformes législatives, (p. 234) une loi visant à n'autoriser l'accès à l'acide fluorhydrique, l'acide nitrique et l'acide sulfurique (vitriol) que dans un cadre exclusivement professionnel et surveillé. Une étude est donc menée « sur base de plaintes ainsi que de leur relevance sociétale ». Elle lance des pétitions et interpelle les ministres afin d'accélérer la machine et d'éviter qu'il y ait de nouvelles victimes. Car ce geste qui ne prend que quelques secondes entraîne des conséquences ad vitam eternam. Comme une balle d'arme à feu. Comme toute arme.

 

Aujourd'hui, Patricia Lefranc est « célèbre ». Un combat comme le sien force l'admiration. Malgré la souffrance, elle tient bon. À l'heure actuelle, trois trous demeurent dans la peau recouvrant son crâne, où l'os est à nu, ce qui cause de terribles douleurs et nécessite des soins quotidiens. Comment ne pas souligner également le fait qu'elle compte plus d'une centaine d'opérations depuis décembre 2009, pour restaurer sa peau brûlée, pour réparer le mal commis en une minute seulement. Une vie pour « conjurer » une seule minute. Aujourd'hui encore, le calvaire se poursuit. Mais Patricia affiche un humour et une énergie à toute épreuve. Tout en restant humaine. Tout en donnant encore et toujours beaucoup d'amour autour d'elle.

 

3. LE LIVRE

Dans son récit autobiographique intitulé « Vitriolée ! », Patricia Lefranc se livre à cœur ouvert au fil des pages et de son combat. De ses combats, intime et public. C'est la femme qui parle, sans fioritures et sans détours. Un récit brut, parfois brutal, parce qu'un vécu jalonné d'épisodes marquants, douloureux. On ne choisit pas sa famille, mais on ne choisit pas non plus certaines rencontres. Y a-t-il un marionnettiste qui orchestre toute biographie ? Quand trop de mauvaises passes s'inscrivent dans une vie, est-ce le hasard ou un tracé établi préalablement ? En lisant le livre de Patricia Lefranc, je n'ai pu m'empêcher de penser à cette vision de « destin pré-établi » ou de « prédestination ». Dans cette optique, la réactivité positive de Patricia m'apparaît plus remarquable encore. L'agression de Richard Remes n'est pas un événement isolé s'inscrivant accidentellement dans le cours d'une destinée bienheureuse. Elle m'apparaît davantage comme le point culminant d'une succession d'incidents dramatiques ou pénibles, atteignant le climax par cette attaque au vitriol.

 

Les épisodes d'une vie nous changent tous. Nous évoluons en fonction de notre vécu (ce qui m'amène d'ailleurs à me demander par quoi Richard Remes a pu passer pour devenir ce qu'il est devenu). Mais le destin va plus loin dans le cas de Patricia : il lui ôte le visage, soit ce qui nous définit le plus dès notre naissance.

 

Le changement est radical. Et confrontée à une telle métamorphose, à un tel v(i)ol, Patricia n'a pas le choix : c'est se battre ou mourir.

 

Plus que de relater des faits et des impressions, le livre de Patricia creuse dans la psychologie humaine. Elle cherche à comprendre les autres, comme elle cherche à se comprendre dans la foulée, en analysant ses propres capacités de résistance, ses propres limites, afin d'être plus forte et plus efficace face aux innombrables tribulations dont elle doit triompher.

 

Il s'agit d'un livre d'amitié (avec le personnel médical qui a encadré les opérations et la convalescence), de guerre (notamment contre une Institution Judiciaire pas toujours adaptée à des cas extrêmes, et trop aisément sujette à des vices de procédure qui conduisent à la remise en liberté de criminels parfois des plus dangereux), de remise en question sous forme de « guide de reconstruction » (comment refaire sa vie après que la personne que l'on a été est effacée, par où entamer le « chantier de reconstruction » ?), de mort et de renaissance.

 

Ce livre est tant de choses à la fois. À ce titre, c'est une leçon de vie.

 

Ce qui m'a le plus frappé en lisant le récit de Patricia, est sa capacité à ne pas larmoyer sur son sort. Elle est tantôt sous le choc, tantôt en colère, tantôt révoltée, tantôt effondrée (et Dieu sait qu'elle a le droit de l'être ; la majorité des gens auraient baissé les bras pour moins que ça !)... Mais jamais elle ne se laisse sombrer dans le chagrin et le désespoir. Abandonner le combat et la combativité serait se trahir elle-même, reviendrait à cracher sur toutes les victoires qu'elle a déjà remportées par le passé face aux épreuves, car jusque là elle s'était toujours relevée. Pas étonnant que, plus jeune, elle se soit retrouvée à travailler pour Anthony Robbins, ce fameux coach américain qui rassemble des milliers de personnes dans des stades afin de rebooster le moral des troupes en encourageant l'hyper confiance en soi et la sauvegarde de la combativité/réactivité envers et contre tout, en préconisant une attitude et un discours de « Winner », de « Number One » ! Patricia en a le tempérament. Elle-même est habitée par une énergie positive et même un humour que rien ne semble pouvoir ébranler, pas même les coups les plus iniques et cyniques du hasard. Sans doute Anthony Robbins a-il dû également lui fournir des outils et des ressources psychologiques pour affronter le pire en gardant le sourire et, surtout, en conservant son caractère battant. Patricia continue d'entreprendre, de bâtir, de foncer.

 

Ainsi, Patricia ne se présente pas comme un « cas », mais comme un humain qui a décidé de ne pas se laisser dégommer par le Mal. Se retirer de tout et se morfondre serait faire plaisir et accorder la victoire à son bourreau. Elle n'en a nullement l'intention : ce qui lui est arrivé, bien au contraire, donne un nouveau sens à sa vie. Elle s'en tient mordicus à ce principe de « renouvellement », sentant que le monde a besoin de quelqu'un comme elle pour faire bouger les choses. C'est « au vitriol » qu'elle aussi décortique toutes les failles d'une société et d'un cerveau humain (celui de Richard Remes en particulier, mais pas seulement) qui mènent à toutes les dérives et toutes les folies.

 

Oui, elle a été victime. Oui, sa vie a changé. Non, ce n'est pas la fin de tout mais le début de quelque chose ! L'entame d'une mission. L'incipit d'une nouvelle histoire.

 

Il y a ceux qui la soutiennent et ceux qui ne font que la plaindre. Ceux que son combat indiffère ou qui le sous-estiment, et ceux qui s'y joignent le poing levé : docteurs, chirurgiens, législateurs, journalistes... Même dans l'innommable, il y a encore des manettes à actionner. C'est d'ailleurs dans ce cas de figure, surtout, qu'il y aura toujours du pain sur la planche !

 

Quand on lit cet ouvrage, on se dit que rien de ce qu'on a pu vivre de terrible ne l'est autant que cette expérience, et que si Patricia est parvenue à surmonter cette épreuve, nous pouvons nous aussi passer outre bien des revers de l'existence. Ou, sinon les dédaigner, du moins les affronter victorieusement. Bien sûr, comme je l'ai déjà expliqué dans un texte précédent, il ne faut pas comparer les souffrances, les hiérarchiser. Car les limites de l'un ne sont pas les limites de l'autre, le passé de l'un n'étant pas celui de l'autre, les gènes de l'un n'étant pas ceux de l'autre, et ainsi de suite. Mais une chose est sûre : le combat, la dignité et l'attitude constructive de Patricia ne cesseront de forcer le respect et de servir de modèle pour d'autres victimes d'atrocités de par le monde.

 

CONCLUSION

En conclusion de cet article, je ne peux que vous inviter à vous joindre vous aussi à ce combat que mène Patricia Lefranc.

 

1. Achetez son livre, lisez-le et parlez-en autour de vous.

2. Signez la pétition online afin de susciter un réel engagement des gouvernements européens dans la réglementation quant à la vente libre de ces différents acides sus-mentionnés, et du vitriol en particulier. Acides qui, s'ils sont utilisés en mécanique automobile, en plomberie et autres secteurs spécifiques (comme décapants, désoxydants...), n'ont pas pour autant besoin de circuler sur le marché avec la même accessibilité que des canettes de soda. Certes, direz-vous, beaucoup d'objets usuels peuvent servir à tuer : un couteau de cuisine, de l'eau de Javel, une corde, tout objet lourd... Et tout interdire relèverait de l'absurde. Mais il y a des armes plus redoutables que d'autres, et si on peut limiter les moyens de nuire, on réduit automatiquement le nombre de crimes et on complique la vie aux gens mal-intentionnés ou détraqués. Plus il y a de bombes, plus il y a d'explosions.

 

https://secure.avaaz.org/fr/petition/Au_gouvernement_Belge_et_le_monde_entier_interdiction_de_la_vente_du_vitriol_acide_aux_particuliers/?pv=7&rc=tagging&fb_action_ids=10153046185744151&fb_action_types=avaaz-org%3Asign

 

« Vitriolée ! » de Patricia Lefranc, Editions La Boîte à Pandore, collection 'Témoignage et document', Paris, 2014 – ISBN : 978-2-87557-070-3

 

Un livre à lire, certes, mais aussi et surtout une personne à soutenir dans ses combats.

 

 

Daphnis Olivier Boelens, juillet 2015

 

 

TRADUCTION EN ANGLAIS D'UN PASSAGE DU LIVRE « VITRIOLEE ! » de Patricia Lefranc, par Daphnis Olivier Boelens :

 

excerpt from CHAPTER 22 : THE MIRROR (pp. 154-157)

 

Bien qu'une traduction officielle en anglais vienne tout juste de voir le jour, je m'étais permis, il y a quelque temps (n'étant pas au courant de la traduction en cours de publication), de traduire un passage du livre en anglais, afin de faire connaître le livre à l'étranger. J'ai essayé le plus possible, dans cette traduction, de partager le ressenti de Patricia, de mettre en exergue les émotions. La traduction qui suit fut donc réalisée par mes propres soins, et n'est donc pas un extrait repris de l'édition anglaise aujourd'hui disponible sur le marché.

 

Daphnis Olivier Boelens, août 2015

 

« Early June, 2010. Each morning, after breakfast, nurses gather around to help me have a wash and brush up. However, one day I decide to shift the goalposts. In order to prove to myself that I am making headway, I ask permission to stay alone in the bathroom; I would only call for help to wash my back. The whole staff is rather happy about my request, because it clearly means that my physical and mental condition are dramatically improving. One of the nurses puts a chair within reach, to prevent me from falling if I happened to slip or to feel faint.

 

So, here I am, alone in the bathroom, for the first time in months. I immediately realize that I am tackling a rough enterprise. First problem to solve: the washbasin's tap can only be operated through an electronic eye and the plughole comprises no plug, which means that I cannot fill it in with water. I therefore resolve to use a face flannel. I am ready to start. But one element is still missing: soap.

 

I notice a small medicine chest where nurses tidy away all kinds of items related to washing. It is placed on my right, a pretty delicate attention, since I have lost my left eye in the vitriolic attack. I infer that it contains the soap I need.

 

I carefully walk to the piece of furniture. Not easy. While moving, I have splashed with water the whole floor. Damned! I cling to the washbasin with my left hand, and manage to open the chest with my right hand. At first sight, nothing looks like a bottle of soap. I open the door widely, to have a view on the whole contents of the chest. I have just made the biggest mistake of my life! In a fraction of a second, I catch sight of my face in a mirror. For the first time since I was attacked! I cannot believe what I am witnessing. The reflection of my face appears to me like a nasty trick. I turn round. But there is no one else behind me. I painfully bring my look back to the mirror, and this time I cannot deny the picture I am faced with. Still I cannot believe it. “No, it can't be me. It must be someone else. That's not possible!” I raise my hand to my face and touch my skin. This definitely helps me yield to the facts: it is my face! My God! What has he done to me?

 

I already knew I had been burnt, of course, and that my nose had been particularly damaged by the acid. But, not seeing it with my own eye, I could not imagine the scope of the disaster. My left eyeball is totally white, and my left ear is gone. I cannot stop myself from feeling with the tip of my fingers every single millimeter of skin to become aware of a reality that all doctors, nurses and relatives already noticed a long ago: I AM DISFIGURED. After a phase of dismay, my mind is slashed with beheading words: “Patricia, a monster is born!”

 

I am suddenly overwhelmed with a mixture of anger and sadness. I hear myself scream out with horror and despair, which alerts the whole staff. But I do not want anyone in my bedroom right now. I need to stay alone, I need oxygen, and time to acknowledge my new “features”. Of my new “unfeatures”. Still today, I keep asking myself how can a human being torture another human being this way, physically and psychologically. Because torture, this is what it's all about!

 

I need even more time to accept a meeting with a psychologist. I do not want to hear her words of comfort. I am desperate. Even though I am alive, my life is over. How can I go on existing with such a look? I was always iron-natured. But not even my sense of humour and the best will in the world could exorcize the present nightmare.

 

I end up accepting visits from my family and close friends; all show up with tears in their eyes. I also asked Eric to check why there was a big mirror like that in the bedroom of a person with third-degree burns. It makes me furious that no one warned me about this mirror and about the actual damages of the acid attack. I want the doctors to explain why they did not hide that mirror since I had not been precisely informed of its presence and of my physical condition as well. I am deprived of all the beauty of my face, but most of all, I have lost my identity. Vitriol cancelled my features, like a flame melts the wax of a candle. I am completely at a loss. Eric holds me in his arms for a long time. Despite his tenderness, I cannot get over it. I cannot pull myself together.”

 

© La Boîte à Pandore, Patricia Lefranc et Sébastien Yernaux, 2014, pour la version française

© Daphnis Olivier Boelens, 2015, pour ce passage traduit en anglais

 

 

Désormais disponible en anglais :

 

 

 

lundi 27 juillet 2015

Suite à mon article-choc sur l'euthanasie, voici des nouvelles de Vincent Lambert, dont j'ai évoqué le cas.

 

http://www.ndf.fr/nos-breves/23-07-2015/vincent-est-bien-vivant-il-doit-faire-lobjet-dune-protection-globale#.VbZU2vlyWAI

 

 

Posté par Homme qui pense à 18:00 - Permalien [#]


dimanche 26 juillet 2015

PATRICIA LEFRANC : VITRIOLEE !

Très bientôt, ma chronique du récit autobiographique de Patricia Lefranc, ainsi qu'un court entretien près de 6 ans après les faits. Soyez au rendez-vous !

 

Daphnis Olivier Boelens

 

 

 

PATRICIA LEFRANC : VITRIOLEE !

 

 

mercredi 20 mai 2015

Si je devais partir demain matin -- par Daphnis Olivier Boelens (11 avril 2015)

 

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Je me suis demandé, en me levant ce matin : si je devais partir demain, quitter ce monde, qu'aurais-je envie de dire par rapport à mon vécu sur cette Terre, par rapport à mon expérience en tant qu'humain parmi 7 ou 8 milliards d'autres humains, soit une goutte d'eau dans l'océan... Qu'aurais-je envie d'exprimer par rapport à mes acquis, à mes prises de conscience, à mes découvertes, à mes victoires et à mes échecs ? Qu'aurais-je envie de transmettre comme conseil ou avis sur base de mes propres constats ? En un mot, quel serait mon bilan de cette existence temporaire ?

 

C'est en toute humilité que, durant les quelques minutes qui suivent, je vais tâcher de la manière la plus juste et la plus nuancée qui soit, de vous faire part de mes impressions et conclusions concernant ce voyage de quatre décennies dans ce monde des plus... surprenants ? Déconcertants ? Défaillants ? Insolents ? Désolants ?

 

Bref.

 

Vous remarquerez que je ne parlerai que des hommes. En étant un moi-même, je ne me permettrai pas de me glisser dans la peau d'une femme pour expliquer ce qu'elle peut ressentir, car seule une femme peut dire ce qu'elle ressent. Je n'ai pas la prétention de posséder l'omniscience de Dieu. Si le sujet se présente au fil de ce bilan, je parlerai davantage des rapports hommes-femmes vécus à travers les yeux des hommes. Encore que, là aussi, le regard d'un homme n'est pas le regard d'un autre, la culture jouant un rôle, ainsi que le vécu personnel en fonction des paramètres de chacun. Un homme petit n'aura pas le même vécu sentimental qu'un homme grand, de même qu'un homme riche n'aura pas le même vécu sentimental qu'un homme pauvre, comme nous le savons. Et ainsi de suite.

 

Je suis un enfant né durant le dernier quart du 20ème siècle, et qui a empiété sur un peu plus d'une décennie du 21ème siècle. J'ai grandi dans des quartiers d'immigrés, étant moi-même fils d'immigrée italienne. J'ai pris mes marques dans une grande diversité ethnique, parmi les Turcs, les Marocains, les Italiens, les Espagnols, les Subsahariens... Nous n'étions pas les uns contre les autres mais presque, les clans culturels se formant malgré nous, mais une chose nous rapprochait tous : le déracinement, ce sentiment terrible de ne pas appartenir à l'endroit où l'on se trouve, et de ne plus appartenir à l'endroit d'où l'on vient. Ce sentiment peut façonner des personnalités très différentes. Si certains versaient par colère dans la violence, d'autres sombraient dans la drogue par dépit, d'autres encore devenaient dépressifs car minés par un sentiment d'infériorité et d'inadaptation, d'autres enfin tiraient leur force de ce marasme psychologique et développaient moult initiatives pour occuper les jeunes tourmentés et leur faire oublier leurs galères et questionnements, que ce soit sur un terrain de football ou dans quelque centre culturel et (ré)créatif.

 

Au sein de cette jeunesse que j'ai connue, côtoyée, et dont j'ai fait intimement partie, qu'ai-je observé ? En règle générale, trois types de profils émergeaient de cet « enclos sociétal » quasi marginal. Primo, des gens qui s'étaient endurcis et qui, après une période de violence et de délinquance ou pas, avaient pris la vie à bras-le-corps pour se bâtir une existence à partir de rien, par la seule force des bras ou/et de l'intelligence. Secundo, des gens que cette enfance avait tant affectés qu'ils ne concevaient même pas l'idée de pouvoir bâtir quoi que ce soit de solide pour l'avenir, et qui ont vivoté depuis, parfois sauvés de l'enfer et de la débâcle par une femme merveilleuse, ou au contraire achevés par des femmes destructrices, comme moi-même j'en ai connu à la pelle en cette vie, des femmes qui ne vivent que pour humilier la figure masculine, mépriser et tuer le sexe opposé. Tertio, des gens qui vivront toute leur vie dans le doute, dans l'instabilité, dans la crainte du lendemain, dans la peur d'une menace, du rejet, du retour à la case départ, qui parviennent malgré tout à se faire une vie, mais avec en eux cette angoisse qui finit par se développer en cancer ou en une autre affection mortelle touchant le cerveau ou un autre organe vital.

 

La peur. J'avoue que c'est à cette notion précise que je voulais arriver. La peur. La peur du lendemain. La peur de l'autre. La peur de la mort. La peur du vide. La peur de la souffrance. La peur de ne pas être à la hauteur. La peur d'être puni le temps d'une vie ou pour l'éternité. La peur d'être mal jugé. La peur de perdre son honneur. La peur d'être rejeté par les siens et de se retrouver seul et abandonné... La peur.

 

Ma plus grande conclusion dans cette vie, a été que la peur palpite au centre de tous les tourments que notre société humaine connaît, pas seulement en ce 21ème siècle, mais depuis des milliers d'années. Sans doute depuis les premiers balbutiements de l'homo sapiens.

 

Je ne pense pas extrapoler en affirmant que le mode de vie et de pensée de notre monde actuel est entièrement conséquent au contenu des Livres Saints qui, rédigés sur plusieurs milliers d'années, ont déterminé le cours des événements en tout point du globe terrestre jusqu'à notre époque contemporaine, dans la mesure où même les religions qui divergent par rapport aux premiers textes, sont nées en réaction contre ces récits originels, et donc n'existeraient pas sans eux, sans même parler du fait que certaines notions et histoires sont parfois reprises telles quelles même dans la dissidence. On retrouve d'ailleurs dans toutes les « philosophies déistes » (si je puis dire), les mêmes mythes, les mêmes récits (parfois avec variation de noms et de lieux), les mêmes symboles, les mêmes mots-clefs. Et l'un de ces mots-clefs est, justement – nous y revenons –, la « peur ». J'ai eu l'occasion, en cette courte vie sur Terre, de m'entretenir avec des représentants de la plupart des religions ou sectes de ce monde (religion et secte étant synonymes, car ce qui les différencie n'est qu'une question de taille, de puissance politique et de nombre d'adhérents), et dans toutes ces déclinaisons de Foi, on retrouve cette même notion de « crainte de Dieu ». C'est la chose qui m'a le plus frappé. La « crainte de Dieu ».

 

Je tiens à préciser, en guise de parenthèse, que je ne suis pas un homme religieux, mais que ma Foi en Dieu est aujourd'hui inébranlable. Ayant travaillé comme écrivain, je peux vous assurer que lorsqu'un livre sort dans le commerce, il n'est pas tombé du ciel. Si vous ne devez me croire que sur une seule chose, c'est sur celle-là. Derrière un livre, il y a, dans l'ordre, un auteur, un éditeur, un imprimeur, un promoteur, un libraire... Je vous promets que c'est vrai. Par conséquent, si un ouvrage aussi mineur qu'un livre nécessite autant d'intervenants, je vois mal qu'un univers aussi complexe et subtil que celui qui nous entoure et qui nous habite (notre organisme est déjà un univers en soi) se soit auto-conçu ou soit le fruit du hasard. À mes yeux, il n'existe pas de hasard. Même à l'échelle de ce que nous vivons, j'ai tendance à croire que les choses se réalisent au gré d'une Volonté, d'une Intelligence, d'une Force qui nous dépassent. Prédestination, Grand Marionnettiste, Livre des Destins... tout cela me paraît aujourd'hui plus cohérent que la notion de « libre arbitre » qui relève davantage d'une mégalomanie humaine que d'un pouvoir concret. La souris n'a aucun pouvoir sur la montagne, et la montagne n'a nul besoin de la souris pour toucher les nuages. Je pense que nous sommes ici pour apprendre, et non pour enseigner. Le plus grand problème de l'humain, en sus de sa peur, est son ambition à vouloir gouverner et son orgueil à refuser d'admettre son ignorance et sa petitesse par rapport à l'univers (qui se traduisent par une soif de pouvoir insatiable). Alors qu'un peu d'humilité, l'acceptation de ses limites, de son impuissance face à l'univers, l'amèneraient à plus de sérénité et à plus d'amour que le désir de conquérir les éléments, de gouverner des « nations », et de maîtriser ou définir dogmatiquement l'intangible et l'inaccessible.

 

Il est des questions qui ne trouveront JAMAIS de réponses, des entreprises qui ne pourront JAMAIS réussir, des conquêtes qui ne pourront JAMAIS se réaliser, des objectifs qui ne pourront JAMAIS être atteints tant que nous sommes enfermés dans ce corps humain. D'accepter cela est une preuve d'humilité mais aussi de maturité : seul un enfant s'accroche à quelque chose d'impossible. Mais dans le cas de l'enfant, on appelle ça un caprice, alors pourquoi dans le cas de l'adulte appellerait-on ça un défi ? Pourquoi ce qui serait considéré comme une bêtise quand il est question d'un enfant, deviendrait une marque d'intelligence quand il est question d'un adulte ?

 

À force de viser des choses hors de portée, mégalomanes ou purement vouées à contenter l'orgueil, on en arrive à négliger l'essentiel de la vie terrestre : les humains, et le bonheur et la santé de toute l'humanité. Le profit individuel, le développement de certains pays au détriment d'autres, la conquête spatiale versus le réel épanouissement de l'existence terrestre, ont multiplié les faux besoins comme on laisse pulluler la mauvaise herbe dans les terrains vagues. L'ambition, ce n'est pas de viser le grand, mais de viser le beau. Le grand inspire l'arrivisme, là où le beau suggère l'altruisme.

 

Mais revenons à la notion de « peur », racine de toute la société humaine.

 

J'essaye de me glisser dans la peau d'un Dieu qui serait à l'origine de notre univers, en me disant qu'Il n'a certainement pas créé tout ceci avec dans le cœur l'envie de causer du tort, car aucun artiste ne crée dans l'intention de nuire. Par conséquent, c'est avec amour qu'Il l'a conçu, avec le souhait de permettre à des créatures vivantes d'expérimenter quelque chose d'unique et de fabuleux. Il a créé le langage parlé pour donner la possibilité à une espèce parmi toutes les espèces animales, de penser plus loin, d'évoluer de façon à développer la conscience d'exister, la conscience du cosmos, la conscience du mystère de la vie, la conscience d'être conscient... la conscience d'un Dieu. Mais ce langage parlé, une force maléfique semble s'en être approprié, car il a servi à créer des religions tyranniques et sanglantes, des politiques meurtrières et xénophobes, des lavages de cerveau ignobles et démoniaques.

 

L'homme a la faculté de distinguer le bien du mal, et perpètre le mal en connaissance de cause, non pas tant par ignorance que par plaisir ou par aspiration au pouvoir et à la richesse matérielle. Il institue autant de dieux qu'il existe de religions, et toutes ont un point commun : ces termes de « crainte de Dieu ». Les mots ont-ils été bien choisis ? Je ne pense pas que parler de « peur » soit un usage judicieux. Mes connaissances ne me permettent pas de traduire personnellement le texte à l'origine de toutes ces déclinaisons religieuses actuelles (que ce soit le christianisme, le judaïsme, l'islam...), mais dans l'hypothèse où un texte, sorte de « guide de la vie terrestre », aurait été effectivement dicté ou inspiré par Dieu il y a quelques milliers d'années, il me paraît peu probable que dans Son Amour infini Il ait institué le terme de « crainte ». En tant que père, je n'aimerais pas que mes enfants me craignent. Je préférerais qu'ils me respectent, et que par amour pour moi et par déférence et gratitude par rapport à tout ce que j'ai fait pour eux, à tout ce que je leur ai donné et transmis, ils fassent le bien autour d'eux. S'ils ne le font que par « crainte » de subir un châtiment en cas de non-respect du « marché tacite », alors ce n'est pas une disposition du cœur, mais simplement un acte de soumission qui étouffe tout bonnement un penchant négatif qui n'hésiterait pas une seule seconde à se manifester si l'occasion d'oublier ou de s'affranchir de cette « crainte » se présentait.

 

Pour jongler avec les deux tendances, celle de devoir respecter le « marché conclu avec Dieu » et celle d'assouvir ses pulsions meurtrières, on en est arrivé à instaurer le fait que tuer au nom de l'Amour de Dieu était un acte de bravoure, de Justice, un acte cautionné par ce Dieu d'Amour même !!! Vous rendez-vous seulement compte, humains, de la contradiction insurmontable dans laquelle vous vous êtes noyés ? Qu'au nom de l'Amour, vous trahissez, humiliez, discriminez, dévalorisez, causez la mort, la souffrance, le viol mental, des massacres innommables ???

 

Je pense que c'est en raison de cette « peur » de Dieu, de la mort, de l'au-delà, de l'avant-vie, de tout ce qui ne peut trouver aux yeux de l'humain de réponses assez concrètes, que l'humain nourrit une violence inouïe, une aspiration à l'enrichissement matériel, au pouvoir, au despotisme, à la cruauté, à la ségrégation, à la discrimination, à la xénophobie, à la haine... à toutes les choses les plus négatives qui soient (qui apparaissent cependant, aux yeux de beaucoup, comme les choses les plus exaltantes qui soient). C'est parce qu'il a oublié que Dieu a créé l'univers par amour (il suffit de regarder l'univers pour se rendre compte de cet Amour), que l'humain a versé dans un tel chaos de souffrances et de violences tous azimuts. Il craint la punition suprême (l'enfer, la géhenne, etc...) s'il ne pense pas comme on lui a appris à penser depuis son enfance (aussi absurdes soient les raisonnements qu'on lui a inculqués, et qu'il n'aura jamais l'audace, l'intelligence ou le bon sens de remettre en question), ou s'il ne convertit pas l'autre à son propre mode de pensée, quitte à le détruire psychologiquement ou à le tuer physiquement si cet autre ne se plie pas à ce mode de pensée. Chaque caste ou culture humaine accuse son mode de pensée, mais toutes les castes et cultures ne font que réagir à la notion de peur, et nous obtenons ainsi une planète en guerre depuis des milliers d'années, probablement depuis la naissance de l'homme. Est-ce un résultat ? L'humain est-il heureux de vivre de cette manière ? La réponse est évidente : NON !

 

Peut-être à cette peur s'ajoute-t-il un désespoir. Ce même désespoir dont je parlais, à petite échelle, dans les quartiers pauvres où j'ai grandi, et qui pousse une portion de gens à tout détruire autour d'eux faute de pouvoir construire quelque chose. L'explication de ce penchant destructeur est très simple. L'humain est fait pour construire. S'il est mis dans l'impossibilité de construire, il détruira alors les constructions des autres, par vengeance et frustration, par tristesse et colère. Soit on construit, soit on détruit, il n'est nulle alternative à ces rails parallèles. Car le besoin de construire est si puissant chez l'homme, que la frustration conséquente de ne pouvoir assouvir ce besoin naturel provoquera une pulsion destructrice, spécialement dans un climat d'oppression ou de répression permanentes, de trahisons à répétition, de viol mental, de censure, de ségrégation, de discrimination, de mépris.

 

L'humain, au sens global, serait-il en proie à une peur et à un désespoir tels face à la mort, l'univers, l'au-delà, Dieu, qu'il s'est complètement perdu dans un labyrinthe de violence et de haine qui le rend incapable d'aimer sincèrement, incapable de compassion, incapable de dévotion, incapable de générosité, incapable d'honneur, incapable de beauté, incapable de sincérité, incapable de discernement, incapable de logique... au final, incapable de vie ?

 

Je ne cache pas ma tristesse quand je vois qu'aux quatre coins du monde les peuples passent leur temps à s'entre-massacrer au nom d'une politique, d'une religion ou d'une croyance, d'une éthique, d'une culture, d'une tradition, d'une vengeance antédiluvienne... Mon plus grand constat, à l'issue de ces quarante années de déambulations sur Terre, est que l'homme n'a rien compris au vrai sens de la vie, à la vraie signification du mot « aimer », à la vraie valeur de la nature qui nous entoure, à la vraie teneur de ce Dieu qui régit l'univers qu'Il a créé en pensant à tout pour permettre à la vie de se manifester.

 

On pourra avancer tous les contre-arguments du monde, issus des thèses les plus touffues, les plus ancestrales, les plus répandues et les plus dogmatiques... mais moi je n'affirme qu'une seule chose : quand on n'est pas capable d'aimer, on n'a absolument rien compris à la vie. Car comprendre la vie, c'est savoir aimer. Oui, avant tout autre chose, comprendre la vie, c'est savoir aimer. Tout le reste est accessoire. ABSOLUMENT TOUT !

 

Alors, si j'ai humblement quelques conseils à formuler à l'intention de cette humanité dont j'ai fait partie pendant quatre décennies, ce seraient les suivants :

 

- Agissez toujours avec amour, par amour et au nom de l'amour

 

- ne trahissez jamais quelqu'un qui vous aime, car c'est poignarder l'univers lui-même, et vomir à la face de Dieu en personne, le don d'aimer étant ce qu'Il nous a légué de plus précieux

 

- n'oubliez jamais que nous faisons partie de quelque chose d'énorme qui dépasse largement toutes ces minables frontières terrestres que l'on a instaurées au nom du pouvoir politique et religieux

 

- ne violez jamais un être parce qu'il est plus faible que vous, ou fragilisé, car vaincre sur un être qui a moins de force que soi n'est pas une victoire, mais la plus misérable des défaites

 

- ne jugez pas l'autre inférieur et ne le condamnez pas à ne pas pouvoir vivre les choses de la vie parce qu'il est différent physiquement, ou dans sa manière de penser et d'agir, ou parce qu'il est moins fortuné ; n'oubliez pas que face à l'univers nous sommes tous identiquement minuscules, impuissants, ignorants

 

- ne considérez pas la richesse, le pouvoir et les sommets hiérarchiques, quels qu'ils soient, comme une illustration de gloire, de noblesse ou de respectabilité ; il ne peut y avoir de victoire d'un seul homme, si l'humanité tout entière ne profite pas de son triomphe ; s'il y a ne serait-ce qu'un seul être qui souffre à l'autre bout de la planète pendant que vous savourez une victoire, alors vous n'avez pas vaincu, vous avez échoué, car nous formons tous ensemble UNE SEULE humanité, et tous les humains sont frères et sœurs, membres d'une seule et même famille : l'espèce humaine

 

- ne considérez pas une amitié ou un amour par intérêt, ne les brisez pas à la moindre épreuve à laquelle la vie les soumettra, ne dites pas « non » avant même de vous être donné la chance de dire « oui », ne dites pas « impossible » quand ça ne l'est que parce que cela déplairait à des gens au coeur mauvais, devenus incapables d'aimer, car respecter les ordres ou conseils de gens mauvais, c'est obéir au diable déguisé en Dieu

 

- comportez-vous toujours avec humilité, et ne vous désengagez pas vis-à-vis d'une promesse, car c'est une manière de prendre le pouvoir sur l'autre qui dépend de cette promesse ; que ce soit dans le cadre d'un accord de travail ou dans celui d'un couple, décidez à deux, car à partir du moment où vous vous êtes lié à quelqu'un, ce quelqu'un a aussi son mot à dire, et décider pour lui signifie vouloir devenir Dieu en prenant le pouvoir sur un être égal en droits, et perdre par la même occasion son humilité ; aucun humain n'a le droit de décider pour l'autre : quand on est seul, on décide pour soi, mais quand on est deux, on décide à deux, par respect pour l'autre

 

- enfin, ne détruisez personne au nom d'une idéologie, même si celle-ci est dite inspirée de Dieu, car en détruisant un être au nom de l'amour, vous vous détruisez vous-mêmes, vous vous salissez intimement, là où règne au départ la plus grande des beautés : dans le coeur ; en causant du tort à quelqu'un, vous le salissez, vous vous salissez vous-mêmes, et vous salissez Dieu ; salir ne pourra jamais rendre heureux, et respecter l'autre c'est aussi se respecter soi et respecter la vie qui nous est impartie

 

- enfin, ne mentez pas, ne manipulez pas, ne jouez pas avec les sentiments, ne faites jamais croire à quelqu'un que vous l'aimez si ce n'est pas le cas, car les séquelles qui résulteront de son choc lorsque la vérité sera dévoilée (et la vérité finit toujours par se dévoiler) seront irréversibles

 

Ce ne sont pas là dix nouveaux commandements, seulement dix humbles conseils. Quelque chose me dit que si vous les respectez, le monde n'en sera que meilleur. Sur ces bonnes paroles, je vous souhaite à toutes et à tous un monde plus juste, plus beau, plus vrai, plus sain, plus digne de vous.

 

Daphnis Boelens, 11 avril 2015

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jeudi 30 avril 2015

AMOUR TOUJOURS

QUOI QUE L'ON EN PENSE, JE MENE CE COMBAT PAR AMOUR, ET NON PAR HAINE. POUR QUE L'AMOUR TRIOMPHE ENFIN SUR LA HAINE.

MAIS SI L'AMOUR ECHOUE DANS CE MONDE-CI, N'OUBLIEZ PAS QUE L'UNIVERS EST VASTE ET LE TEMPS INFINI, ET QU'IL Y AURA D'AUTRES OCCASIONS. NOUS AVONS L'ETERNITE ET L'INFINI POUR AIMER.

BEAUCOUP DE GENS ME SOUTIENNENT, D'AUTRES M'ONT TOURNE LE DOS, PARFOIS AVEC MEPRIS, PARFOIS SANS MOT DIRE (ce qui est aussi une forme de mépris). MAIS IL EST NORMAL QU'ON NE PUISSE PAS COMPRENDRE CERTAINES CHOSES SI ON NE LES A PAS VECUES SOI-MÊME, ET PENDANT AUSSI LONGTEMPS QUE MOI (40 ans, c'est long quand on s'en ramasse plein la gueule en continu). PRENEZ SOIN DE VOUS TOUTES ET TOUS.

JE VOUS AIME, ET VOUS AIMERAI JUSQU'A MON DERNIER SOUPIR.

 

Daphnis Boelens

 

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vendredi 23 janvier 2015

EUTHANASIE et SUICIDE : deux débats qui s'éternisent... PART 2 : Le suicide n'est pas une folie !

 

2ème PARTIE : LE SUICIDE N'EST PAS UNE FOLIE :

PSYCHIATRIE, MORALE ET INADAPTATION

 

Vous êtes toujours là ? Pas encore las ? Prêts pour la suite ? Parfait. Ainsi soit-il. J'en arrive donc à la deuxième partie de mon article, qui fera se crisper encore davantage les petits bourgeois, les mathématiciens du cœur, les porteurs de croix et autres philosophes modernes. Il s'agit d'une deuxième partie dédiée à ces douleurs qui ne se voient pas, qui ne sont pas de l'ordre du physique, de l'organique, mais qui peuvent tout autant transformer l'existence d'un individu en un calvaire du quotidien, et qui peuvent amplement justifier son désir de mourir : je parle, vous l'aurez compris (ou pas), des souffrances psychologiques.

 

Ces souffrances psychologiques peuvent tarauder un individu depuis son enfance, ou se traduire en affection chronique chez ces individus qui ont une vie si malchanceuse et triste, si violente et sans espoir, si mérulée de privations et de dévalorisation, que la seule issue viable est la mort.

 

Voici donc l'autre mot qui, au même titre que l'euthanasie, fait frémir et insulter :

 

SUICIDE

 

Cette deuxième partie est spécialement dédiée à ces « dits-dépressifs » (je n'aime pas la notion de « dépressif », car cela donne le sentiment que c'est un état « de facto », qui tombe du ciel ; je dirais plus justement que ces personnes sont « abattues » par la vie comme par autant de fusils de chasse) qui ont la foi en un monde meilleur après celui-ci, et dont on essaye de faire passer la foi pour de la démence ou un simple signe de désespoir camouflé (la notion d'espoir doit-elle être exclusivement rattachée à cette petite poussière dans l'univers appelée « Planète Terre » ?), ce qui décide très souvent les proches (ou pas si proches que ça, finalement) de l'enfermer en psychiatrie et de le droguer d'antidépresseurs, anxiolytiques, somnifères et autres psychotropes, le transformant en une « bonne affaire » pour les firmes pharmaceutiques à l'origine de toute cette pharmacopée du cerveau, qui n'est qu'un viol mental et rien de plus, voué à abrutir une personne, à l'empêcher de signifier son désaccord avec son destin ou avec la société, voire destiné à modifier à jamais sa personnalité et à le rendre impuissant à exprimer sa contrariété profonde et inconciliable. En d'autres termes, fonds-toi dans la masse, ou tu en seras mis à l'écart à grands coups de camisole chimique ! Si un homme se rebelle, il devient dangereux. S'il veut quitter ce monde, alors il culpabilise la société qui, ne voulant pas nourrir le sentiment d'avoir échoué avec lui et d'être la cause de son « malheur », préférera le neutraliser, le détruire elle-même, plutôt que de lui laisser la liberté de dire : ce monde ne me convient pas, je ne m'accorde pas avec ses valeurs, je n'y ai pas ma place, je m'en vais. N'est « fou » que celui qui pense différemment de la masse. Ainsi, dans la même veine, les opposants au régime de Staline, par exemple, étaient-ils considéré comme « fous » et étaient-ils conséquemment « soignés » de cette « folie » qui allait à l'encontre de « la bonne façon de penser ». Les romans et films de science-fiction (1984, Un Monde Meilleur, THX 1138...) ne sont pas loin.

 

En parlant de cela, je ne peux m'empêcher de repenser à ces deux films documentaires réalisés par Jonathan Caouette, un enfant qui a grandi à Huston au Texas et qui, ayant reçu une caméra aux environs de ses dix ans, depuis cet âge a filmé sa famille et en particulier sa mère Renee LeBlanc au fur et à mesure de ses séjours psychiatriques, cures médicamenteuses et autres séances d'électrochocs, qui n'ont eu pour effet que de la rendre schizophrène et de totalement transformer sa personnalité... et ce au départ d'une enfant tout à fait normale ; un cas parmi d'autres, où la psychiatrie a « fabriqué un patient » qui n'en était pas du tout un au départ.

 

VOLET 1 : TARNATION. L'histoire de Renee LeBlanc est un cas d'école. La voici : Enfant top model, repérée par un headhunter (chasseur de tête pour les agences de pub), la vie lui sourit. Un jour, alors qu'elle joue sur le toit de la maison familiale, elle glisse, tombe et atterrit sur ses pieds... mais sans plier les jambes. Elle reste paralysée durant de longs mois en chaise roulante. Les parents finissent par se demander s'il ne s'agit pas d'une paralysie mentale, et sur le conseil de voisins, ils lui font subir des électrochocs à raison de deux séances hebdomadaires pendant deux ans. Les problèmes psychologiques commenceront ensuite, ce qui la conduira à des séjours réguliers en psychiatrie, et à des cures de psychotropes de plus en plus puissants (Lithium, Risperdal...), ainsi qu'à de nouvelles séances d'électrochocs. Progressivement, la personnalité de Renee change, et sa raison se fissure, se métamorphosant en un état mitoyen de l'infantilisme et de la vétusté, multipliant les accès d'agressivité et les déconnections par rapport à la vie réelle. Revenons un peu en arrière. Elle a à peine vingt ans lorsqu'elle rencontre un représentant de commerce et qu'elle l'épouse. L'homme finit par la quitter assez rapidement, disparaissant dans la nature... ignorant qu'elle est enceinte. Elle se retrouve seule avec le bébé (Jonathan Caouette). Jugée inapte à s'en occuper à un moment donné, elle se voit privée de son enfant qui est placé dans des familles d'accueil successives, où il sera battu, abusé sexuellement, et tout ce qu'on peut imaginer de pire pour un enfant. Finalement, les parents de Renee récupèrent l'enfant, avant que Renee n'en obtienne à nouveau la garde. Vers ses dix ans, Jonathan reçoit une caméra et se met à filmer sa famille, et notamment sa mère, immortalisant alors pendant vingt ans la dégringolade de celle-ci dans la folie, la schizophrénie plus précisément. Ou comment la psychiatrie fabrique une folle au départ d'une personne tout à fait sensée.

 

VOLET 2 : WALK AWAY RENEE. On retrouve Jonathan dans la trentaine, vivant désormais à New York avec son compagnon et son enfant, s'occupant toujours de sa mère Renee, dont l'état s'est encore dégradé, au point qu'elle en oublie de payer ses loyers et factures et se retrouve systématiquement chassée de ses logis (qui, entre ses mains, deviennent des dépotoirs). Elle a perdu tout sens de l'ordre, de l'organisation, tout discernement, et est en proie à des crises d'agressivité, notamment envers son fils qu'elle accable ponctuellement de reproches. Renee a sombré dans la folie, et plutôt qu'être la mère de Jonathan, elle est devenue une petite fille dont il faut s'occuper à plein temps.

 

Deux films documentaires que je vous recommande chaudement, donc :

« TARNATION » (2004) réalisé par Jonathan Caouette, produit par Gus Van Sant - bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=mLDQL23nutw

« WALK WAY RENEE » (2011) (suite de TARNATION) réalisé par Jonathan Caouette

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Renee jeune © Jonathan Caouette, Tarnation, 2004

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Renee trente ans plus tard, avec son fils Jonathan © Jonathan Caouette, Walk Away Renee, 2011

 

 

Je vous conseille aussi, dans la foulée, un documentaire très impressionnant sur les dessous de la psychiatrie. Alors, pour que les choses soient claires : ce documentaire émane de la CCHR (la Commission des Citoyens pour les Droits de l'Homme), qui a été fondée par la scientologie, et le but suprême de l'opération est de mettre en valeur les théories de la scientologie. Gardez cela en tête, donc voyez le documentaire avec le recul nécessaire. Cependant, ce qui est dit dans le documentaire soulève matière à réflexion par rapport au monde de la psychiatrie, et amène le spectateur à la plus grande des prudences quant à la consommation de psychotropes, ce qui est une excellente chose.

 

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« Ce documentaire choc, qui comporte des scènes historiques et des interviews actuelles de plus de 160 médecins, avocats, enseignants, survivants et experts concernant l’industrie de la santé mentale et ses abus, révèle la vérité sur la pseudoscience brutale et les actes frauduleux qui rapportent plusieurs milliards de dollars à la psychiatrie. »

 

https://secure.cchr.org/fr/store/documentaries-and-dvds/industry-of-death.html

http://fr.cchr.org/videos/marketing-of-madness.html

 

Abus, viol mental, fabriquer une schizophrène, modifier la personnalité de quelqu'un, effacer la souffrance d'un être quitte à faire table rase de ses spécificités pour le transformer en un robot neutralisé, improductif, assisté, handicapé, mais consommateur de psychotropes et donc rentable pour l'industrie pharmaceutique, endurcir quelqu'un, condamner sa fragilité comme une tare, élaborer des théories censées apporter la solution suprême donnant raison aux natures guerrières et donnant tort aux esprits plus sensibles...

 

Tout cela me fait penser à un passage très fort – ma foi, une réflexion essentielle – du livre plus qu'intéressant sur le thème de la bipolarité, écrit par Benjamin Nemopode (« Un autre regard sur la bipolarité – Il n'y a pas de honte à préférer le bonheur » - http://www.amazon.fr/Un-autre-regard-sur-bipolarit%C3%A9-ebook/dp/B008RLDS9O) : « Je ne crois pas à cette phrase de Nietzsche qui dit que ce qui ne tue pas rend plus fort, la souffrance détruit la personnalité, elle détruit l'être. De plus lorsque vous souffrez vous avez besoin de tout le monde et personne n'a besoin de vous. Il faut aussi lutter contre le regard qu'ils portent sur vous, comme si vous étiez coupable. Ils ne sauront jamais cette souffrance mais la jugent pourtant souvent. Beaucoup vous délaissent. Il n'y a rien de romantique à la douleur psychique (...) » © Benjamin Nemopode, 2012. LISEZ CE LIVRE !

 

Tout est dit, merci Benjamin pour briser ainsi le mythe insupportable de l'homme-robot au cœur de ciment et au mental d'acier, formaté pour passer à travers tout sans jamais (ré)fléchir. Un mythe qui, personnellement, m'indispose autant que de voir de jeunes désespérés se massacrant avec cette nouvelle « drogue du pauvre » venue tout droit de Russie et surnommée « Krokodil » – encore un sujet que je développerai dans un article un jour prochain, âmes sensibles s'abstenir. « Drogue », cette mort de substitution...

 

Oui, il faut cesser de croire que tout dépend de soi, et qu'un humain est une machine qui souffre, qui encaisse et qui se relève toujours (qui, de surcroît, n'est respectable que si elle se relève) parce que ça fait bon genre de se relever pour pouvoir ensuite clamer fièrement : j'ai été plus fort que les gens qui m'ont tué ou que le destin qui m'a meurtri, je me suis relevé, ce qui veut dire que si moi je me suis relevé, alors tout le monde DOIT se relever et reprendre sa vie avec plus de force encore, quel que soit le mal subi.

 

Il existe des êtres plus fragiles que d'autres, et maudits soient les parangons du bodybuilding qui s'escriment à les rendre plus forts, plus durs, en estimant qu'il s'agit de la seule voie viable ou raisonnable, et qu'on ne peut être pleinement épanoui autrement. Encore une fois, il faut arrêter de décider de ce qui est bien ou mal pour autrui, de juger/déprécier/stigmatiser les choix d'autrui, et encore moins de vouloir extraire une personnalité pour l'étouffer d'une coulée de ciment ou pour la modifier génétiquement par une formule mathématique ou de quelque autre science (physique quantique, etc...), elle-même calquée sur des archétypes de surhommes qui défraient la chronique du star-system, de la politique ou de la finance. Dans le monde, il y a des snipers, puis il y a des fleuristes, et le degré de sensibilité n'est pas le même pour l'un et pour l'autre. Ce n'est pas pour autant que le sniper est plus valable/honorable/accompli/méritant que l'autre. Je dirais seulement que le sniper est plus adapté que le fleuriste à ce monde qui est un film de violence, de haine, de traîtrise et d'ostracisme. Mais est-on plus respectable humainement en s'adaptant à un monde épouvantable, que celui qui, de par sa fragilité, sa sensibilité, sa justesse, sa lucidité, sa pureté quasi infantile, ne pourra jamais s'adapter à une jungle infernale mais pourra, en revanche, s'intégrer sans la moindre difficulté à un autre monde dont les valeurs éthiques primeront, comme celles du respect de la différence, de l'amour, du sens de l'engagement, de la solidarité, de l'équité ? Est-on meilleur pour s'adapter à un monde merdique en devenant soi-même une machine de guerre, ou n'est-on pas justement meilleur parce qu'on est incapable de s'adapter à un monde immoral ? Je pose la question, à chacun et chacune d'entre vous d'y répondre pour vous-mêmes devant le miroir. Conseil d'ami : évitez cependant les « miroirs truqués » dont parlait Françoise Dorin dans son roman du même titre. Car on peut facilement confondre les amanites phalloïdes et les coulemelles ; les connaisseurs en mycologie me comprendront.

 

 

"Ce n'est pas un signe de bonne santé mentale d'être bien adapté à une société malade."

Jiddu Krishnamurti

 

N'avez-vous jamais observé les disparités qui s'inscrivent autour de vous, tels des tatouages sur la peau des gens que vous côtoyez ? N'avez-vous jamais remarqué que sur l'un s'abattent toutes les foudres, tandis qu'à l'autre la vie sourit systématiquement ? Bien sûr, il sera dans l'intérêt du chanceux de dire que s'il l'est c'est uniquement parce qu'il fait tout pour l'être, qu'il prend toujours les bonnes décisions au bon moment et qu'il s'entoure des bonnes personnes (et il ne se privera d'ailleurs pas de vous faire la leçon pour vous aider à vous « améliorer » du haut de sa chaire). Car de reconnaître qu'il a juste de la chance l'amputerait de tout ce qui fait sa fierté et faucherait d'un coup sa confiance en soi, aussi condescendante qu'un chat qui zyeute une souris prise au piège de ses griffes. Alors, il préférera dire que le malchanceux ne doit sa malchance qu'à son sale caractère, ses mauvais choix, ses lamentations et son manque de constructivité, son pessimisme, son défaitisme ou encore sa maladresse. Ce qui constituera pour le malchanceux, comme pour l'enfant violé dont on ne reconnaît pas le viol, un second viol. N'être pas compris dans sa maladie (et je considère à juste titre que la malchance, quand elle est systématique, est une maladie) est un des pires châtiments.

 

L'invisible et le non-quantifiable n'étant pas reconnus, quand un homme à bout de forces psychologiques, même s'il n'est pas en phase terminale d'un cancer ou réduit à l'état végétatif sur un lit d'hôpital, émet le souhait de mettre fin à ses jours, on le traitera de fou, d'égoïste (l'égoïste n'est-il pas plutôt celui qui exige que l'autre reste en vie simplement parce que ce dernier lui manquera ou parce qu'il lui est utile ?), d'impulsif, de capricieux reproduisant une crise d'adolescence. Mais finalement, on ne l'écoutera pas. On ne s'écoutera que soi-même dans cette auto-satisfaction (que je qualifierais de préhistorique) encadrant l'orgueil, l'arrogance, l'ambition que l'on s'est forgés comme seuls comportements prouvant que l'on est adulte et mature. Mais la maturité n'est-elle pas, justement, d'accepter qu'il existe des personnes différentes de soi, dont la résistance à la douleur est moindre que la nôtre ? Si l'un défaillira à la vue d'une goutte de sang, l'autre sombrera des suites d'une histoire d'amour ravageuse, l'autre encore souffrira d'un trait physique que la société a catalogué comme disgracieux, comme une trop petite taille, une surcharge pondérale, un pied bot. Certains seront indifférents à leur taille, à leur poids, à leur morphologie, d'autres en souffriront. Et cela ne signifie pas que les premiers sont matures et que les seconds se comportent comme des enfants. Il ne faut pas aligner toutes les sensibilités sur un même seuil de douleur, de la même manière qu'il convient d'éviter de comparer les souffrances. Mais force est de constater que certaines personnes sont plus gâtées par la vie et par la nature que d'autres, et de ma propre expérience je peux affirmer que ce sont ces personnes-là qui jugeront facilement la personne qui souffre et dévaloriseront sa différence, son handicap, la rendant encore plus démunie et infériorisée. Et tout cela en prétendant vouloir l'aider !

 

Cette blague de Coluche me vient toujours à l'esprit quand je lance ce débat sur la différence entre les destins, sur la chance qui caresse les uns et la malchance qui frappe les autres : "Dieu a dit : il y aura des hommes grands, il y aura des hommes petits, il y aura des hommes beaux et il y aura des hommes moches, il y aura des hommes noirs et il y aura des hommes blancs... Et tous seront égaux ; mais ça sera pas facile tous les jours... Et il a ajouté : il y en aura même qui seront noirs, petits et moches et pour eux ce sera très dur !"

 

Cela porte à rire, certes. Mais dans le fond, ce qu'il dit est affreusement vrai. L'injustice fait partie intégrante de ce monde (ce qui explique que ce monde ne fonctionne pas, vire systématiquement au désastre, crée des hommes violents par dépit et provoque des suicides par désespoir ou incapacité d'adaptation), et ceux qui la subissent peuvent être marqués à vie ; s'ils expriment le désir d'en finir avec cette existence, il ne faut pas les juger, encore moins les condamner, mais chercher à les comprendre, et respecter leur choix, sans les emplir de culpabilité, de peur, de honte, leur insuffler un sentiment de lâcheté. Aimer quelqu'un, c'est respecter ses choix et les soutenir, spécialement si ses choix vont à l'encontre des nôtres. Car soutenir quelqu'un qui pense comme nous, ma foi, c'est facile, ça ne demande aucun effort.

 

Dans l'optique où ces personnes souffrant psychologiquement émettent le désir de mourir, elles se voient blâmées et critiquées bien plus encore qu'un homme gravement malade souhaitant l'euthanasie. Si l'on dénonce l'euthanasie d'un malade comme traitement barbare, on incrimine plus encore le souhait d'euthanasie pour quelqu'un dont la souffrance est davantage mentale que physique, et par conséquent non visible sur un écran de radiologie. Ainsi que l'expliquait très pertinemment le reportage sur LA PSYCHIATRIE (La vérité sur ses abus) dont je parlais précédemment dans cet article : un cancer des poumons se voit, une tumeur au cerveau se voit, une malformation faciale se voit... mais une souffrance psychologique, aussi faible ou aussi puissante soit-elle, ne peut pas se voir par scanner, échographie ou autre imagerie médicale. Du coup, en quoi la bipolarité ou quelque autre forme de comportement dit « asocial » pourrait-il être traité comme une maladie ? Après tout, la dépression, la cyclothymie, l'inadaptation au monde, sont des CONSÉQUENCES et non des causes. Ne serait-il pas plus intelligent de s'attaquer aux CAUSES, celles-ci étant la plupart du temps la société dans laquelle nous vivons, avec ses injustices, ses normes, ses religions, ses politiques, ses violences, ses disparités et ses ignominies en tout genre ? Avons-nous peur de nous attaquer aux CAUSES ? Il est si facile de s'en tenir à soigner les conséquences : n'est-ce pas là que se trouve la VRAIE lâcheté ?

 

Mais rassurez-vous, il n'est pas trop tard pour adopter une autre attitude si jusqu'ici on avait tendance à se comporter avec dénigrement et supériorité, ou à ne prendre en considération que les conséquences. Rappelons-nous toujours que l'humilité est la plus belle qualité humaine qui soit, et que seuls les cons ne changent pas d'avis.

 

Ainsi, cet article aura-t-il ouvert de nombreux débats, qui méritent réflexion et non jugement. Que celles et ceux à qui l'idée de se suicider n'a jamais effleuré l'esprit ne se croient pas à l'abri de forces bien plus puissantes que celles, risibles, qui émanent de leur crâne ou de leurs bras. Nous n'avons pas créé l'Univers, ne l'oublions pas. Il suffit d'une vague géante, d'un séisme ou d'un typhon pour nous balayer comme une miette d'une pichenette ; et cette vague géante, ce séisme et ce typhon eux-mêmes ne sont pourtant rien face à l'Univers qu'ils n'ébranlent pas d'un pouce. Gardons à l'esprit que nous sommes moins que rien... mais que nous devenons quelque chose de grand, de géant, de puissant, quand nous AIMONS AVEC SINCÉRITÉ. Alors, aimons-nous les uns les autres, ne trahissons pas en amour ou en amitié, n'humilions jamais quelqu'un de fragilisé, ne nous servons pas non plus de son amour afin de le martyriser et en faire notre esclave pour le jeter ensuite comme une vieille chaussette trouée, et ne violons jamais, car en le faisant nous pouvons détruire quelqu'un et le conduire à mettre un terme à son existence. Soyons responsables de nos actes et de leurs conséquences, et au lieu de nous contenter de nous excuser verbalement, choisissons plutôt de RÉPARER NOS ERREURS et le mal que l'on commet, car la véritable preuve de maturité et d'humilité se trouve là. Ne sera jamais mature celui ou celle qui est incapable de réparer ses erreurs. Clin d'oeil inévitable à Maria Bazeliza Melgar de la secte à Tassin La Demi-Lune.

 

En conclusion, et pour couper court à toute ambiguïté s'il en est dans mon article (ce dont je doute fort) : OUI, JE SUIS POUR L'EUTHANASIE ET LE SUICIDE quand une personne souffre trop physiquement ou psychologiquement (et ce n'est pas à un tiers de juger de son degré de souffrance mais à l'individu concerné !!!), comme je suis POUR LA PEINE DE MORT pour des CRIMINELS DONT LES ACTES TÉMOIGNENT DE LA PIRE DES HORREURS OU DE LA BARBARIE, QUE CE SOIT SUR UN INDIVIDU, SUR PLUSIEURS OU SUR UN PEUPLE ENTIER. Voilà, c'est dit. Et que ceux qui m'insultent pour mes prises de position passent leur chemin, leur étroitesse d'esprit m'indispose.

 

Bonjour chez vous !

 

Daphnis Olivier Boelens, janvier 2015

jeudi 22 janvier 2015

EUTHANASIE et SUICIDE : deux débats qui s'éternisent... PART 1 : L'euthanasie n'est pas un état nazi !

L'euthanasie n'est pas un état nazi !!!

MOURIR : LE DROIT LE PLUS FONDAMENTAL

ET LE PLUS INALIÉNABLE DE TOUT ÊTRE VIVANT

par Daphnis Olivier Boelens, janvier 2015

 

Dans la série « comment se faire de nouveaux ennemis un peu partout avec le sourire en mettant le doigt sur ce qui fâche, choque ou dérange », je vous propose aujourd'hui la chronique du livre : « Je vous demande le droit de mourir » de Vincent Humbert. L'histoire d'un garçon qui a supplié qu'on lui abrège ses souffrances intolérables, et dont le décès en 2003 a fait quelque peu bouger les choses... mais si peu, cependant. Qu'attend-on pour franchir le pas ? L'Har-Maguédôn ?

 

Vincent Humbert - Je vous demande le droit de mourir

 

Il est de ces sujets qui, à leur seule évocation – un mot suffit ! –, installent un froid soudain ou suscitent des réactions violentes dont la spontanéité est viscéralement faussée par une éducation souvent inconsidérée, pathologiquement ancrée et jamais remise en question. L'enfer que j'ai moi-même vécu auprès de la secte de Tassin La Demi-Lune via la famille Melgar démontre par A+B que les préceptes judéo-chrétiens sont encore bien institués dans les mentalités, au grand dam du bon sens et de l'humanisme. Et ces préceptes se dressent (sans le savoir ?) contre la notion même d'AMOUR, la notion la plus essentielle qui soit.

 

La société humaine contemporaine se régit à la force de normes, de lois, de dogmes (religieux, éthiques, culturels...), qu'elle n'envisage même pas de passer au crible d'une véritable réflexion, au tamis d'une méditation affranchie d'archaïsmes obscurantistes et dont l'Histoire a démontré mille fois l'absurdité et les conséquences désastreuses tant sur le plan individuel que collectif. La cécité, oserais-je dire, est le plus répandu des cancers au sein de notre civilisation : le sectarisme aveugle et dévaste l'humanité depuis des milliers d'années, et nous continuons ainsi à subir des conséquences de conséquences, dans un processus de répliques sismiques qui semble sans fin.

 

Rien n'est plus dramatique que d'adhérer à des notions « parce que c'est comme ça ! », sans qu'elles reposent sur des fondements mûrement élaborés dans une visée de progrès, d'amélioration de la vie humaine, d'émancipation et d'amour. Cette résiliation pathologique, qui auréole un amour-propre tribal s'articulant autour de la prétention suprême d'« être dans l'esprit de Dieu », d'« être dans la Vérité », de savoir ce que Dieu veut pour les créatures de Sa Création, provoque encore aujourd'hui, au 21ème siècle, des situations dont le caractère dramatique n'a rien à envier à l'ère de l'Inquisition. Les termes de « tabou », « péché », « enfer », « évangélisation »... emprisonnent l'humain dans un carcan mental qui ne lui permet plus de développer un sens du discernement suffisant pour opérer une distinction argumentée entre le bien et le mal, le beau et le laid, entre ce qui est moral et ce qui ne l'est pas. Ainsi ne se surprend-on pas de voir le mal se commettre au nom du bien, et le bien condamné comme un acte inspiré par le mal ; on tue, viole et tyrannise au nom de la Foi en un Dieu d'amour... ou plutôt au nom d'une religion, ce qui est très différent. Pas étonnant non plus de recenser des gens qui découragent ou condamnent quelqu'un dénonçant des individus/institutions aux aspirations et desseins maléfiques, et qui prennent parti pour les criminels religieux. C'est ce qui m'a le plus frappé dans mon propre combat contre la secte de Témoins de Jéhovah satanistes de Tassin La Demi-Lune : ce mélange de peur et d'inconscience, d'irresponsabilité et d'indifférence chez les « spectateurs ». Ce constat m'a permis de mieux saisir ce qui s'est passé en 1940, comment l'idéologie génocidaire nazie a pu si facilement s'installer en Allemagne, et même encourager d'autres pays à y participer en y voyant du bien (Régime De Vichy, etc...) ; si l'on est convainquant, de fait, on peut faire adhérer le peuple à n'importe quelle idéologie, aussi extrême, ignoble, absurde soit-elle. Témoins de Jéhovah satanistes de Tassin La Demi-Lune et IIIème Reich, même combat.

 

Mais ne nous égarons pas. Le sujet que je traite présentement n'est pas Tassin La Demi-Lune mais un autre tout aussi délicat... J'écrivais il y a un instant qu'« un seul mot suffit ». Voici le mot auquel je faisais allusion dans le cadre de cet article :

 

EUTHANASIE

 

Ma définition personnelle de l'euthanasie est la suivante : « Mort pleinement désirée et organisée délibérément en vue de soulager les souffrances d'une personne dont l'état est sans issue, spécialement à la demande de la personne concernée, à la demande d'une personne de son entourage qui s'est engagée à ne pas la laisser s'éteindre dans une mort qui violerait sa dignité humaine ou qui lui vaudrait les plus atroces souffrances physiques ou psychologiques, ou encore à la décision d'un représentant du corps médical qui reconnaît son incapacité à guérir un patient gravement atteint ou à alléger ses souffrances de quelque autre manière. » Mais la définition de beaucoup de gens tend plutôt à abonder en ces sens réducteurs : « Homicide volontaire, acte de barbarie, péché mortel condamné par Dieu, atteinte aux Droits de l'Homme, etc... »

 

L'opposition drastique et inconciliable entre ces deux visions de la chose, vous en conviendrez, mérite de soulever le débat une fois encore, en essayant d'aller encore un petit pas plus loin. Ce que je vais humblement tenter de faire dans cet article. Je ne prétends pas qu'il permettra de faire évoluer les mentalités. Mais si une seule personne, à l'issue de celui-ci, se pose des questions sur ce qu'elle pensait être juste en portant l'anathème sur l'euthanasie, alors je ne l'aurai pas écrit dans le vent.

 

Peut-on affirmer que l'on « aime quelqu'un » et empêcher que ses souffrances soient abrégées ? Et si, avant de trancher ou de crier son indignation, on se glissait un instant dans la peau de la personne qui souffre le martyre ? Aimerions-nous nous trouver dans cet état, soumis à cette épreuve de la vie, et serions-nous enchantés qu'au nom de « l'amour », de la « religion » et de la « loi » on nous laisse mariner pendant des années dans la torture ?

 

Comme dans les pays dit « civilisés » on condamne la torture au sens propre (bien que Guantanamo, Abou Ghraib... nous prouvent que l'homme « civilisé » peut lui aussi s'adonner à des actes de barbarie), pourquoi ne peut-on condamner de la même manière la torture exercée par une maladie, une malformation ou un choc traumatique ?

 

En un temps passé (révolu ?) et à l'éthique balbutiante, on a décrété qu'un être humain n'avait aucunement le droit de mettre fin à ses jours même quand il n'en pouvait plus de ses souffrances, aussi intolérables soient-elles, et que, dans le même ordre d'idées, personne n'avait le droit d'abréger le calvaire d'une personne. En d'autres termes : si un humain souffre, telle est la volonté de Dieu. Quand l'euthanasie est suggérée ou à peine insinuée, on parle immédiatement de crime, de violation de la liberté individuelle, de manquement aux Droits de l'Homme, de péché mortel... On évoque tous les cas d'abus possibles (en cas d'adoption de l'euthanasie) pour instaurer une interdiction généralisée et sans nuance. Au nom de tous ces abus possibles, on refuse d'introduire l'euthanasie dans nos mœurs. Alors pourquoi, au même titre, au nom de tous les abus possibles, n'interdit-on pas la production d'armes de guerre, d'énergie nucléaire et d'alcool ? Deux poids, deux mesures, comme toujours dans cette Institution branlante appelée la Justice.

 

Depuis l'affaire Humbert, on autorise (encore que ce soit très relatif et affreusement procédurier), non sans un festival de démarches administratives invraisemblables donc, le droit de suspendre un traitement chez un patient, afin de précipiter sa mort (euthanasie « négative » ou « passive »), mais on interdit toujours formellement d'administrer quelque substance à même de mettre fin plus rapidement à une vie de douleur (euthanasie « positive » ou « active ») (il faut savoir que dans le cas de l'euthanasie « négative » ou « passive », après la suspension d'un traitement, le patient peut encore vivre des jours, des semaines, des mois de souffrances). Je ne parle ici que de douleur physique ; je parlerai, dans un deuxième temps, de douleur morale, psychologique, où le débat est encore plus fiévreux et radical, car comme nous le savons, un mal (tout comme un crime) qui ne se voit pas à l’œil nu est considéré comme un mal (ou un crime) qui n'existe pas, qui relève de la fantaisie, de l'exagération, du délire ou de la folie... de la victime, bien sûr ! Je pose la question : sommes-nous vraiment dans un monde évolué ? Sommes-nous vraiment en ordre avec nos consciences ? Agissons-nous en écoutant notre cœur ou, quand ce n'est pas par égoïsme pur, en obéissant à de sordides pré-acquis ?

 

Revenons au livre de Vincent Humbert, qui est, ma foi, des plus explicites quant au paradoxe d'une société qui est parvenue à envoyer une fusée sur la lune mais qui n'est toujours pas capable de concevoir que la souffrance, au-delà d'un certain seuil, n'est pas acceptable – car quelle différence y a-t-il entre un médecin bourreau qui supplicie un prisonnier dans un camp de concentration et un autre médecin qui regarde un patient souffrir le martyre sur un lit d'hôpital puis lui tourne le dos et quitte la chambre pour se rendre dans la suivante, opérant tranquillement sa tournée d'inspection matinale et protocolaire avant d'aller déjeuner ? Provoquer la douleur chez quelqu'un ou la contempler froidement, mathématiquement, même topo, non ? Même si, de toute évidence, il faut des gens qui, à l'instar des chirurgiens, peuvent soigner des blessés ou des malades sans s'apitoyer sur leur sort ou afficher un profond bouleversement. Car si les médecins pleuraient à chaque patient, le nombre de morts parmi les gens hospitalisés battrait de sombres records.

 

À mon sens, toutefois, il devrait exister, dans la Constitution de chaque pays qui se prétend « civilisé », une formule du style : « non-assistance à personne en souffrance », qui, de la même manière que pour la « non-assistance à personne en danger », condamnerait quelqu'un à une peine de prison, pour le cas où ce quelqu'un entretiendrait la douleur d'une personne contre son gré ou contre un principe élémentaire de dignité humaine si le souffrant n'est plus en état de faire part lui-même de sa souffrance et de décider de son propre sort. Je suis conscient que ces mots que je suis en train d'étaler sur papier en ce 5 janvier 2015 à 4h02 du matin choqueront bon nombre de cruels imbéciles « bien-pensants » et autres « bourgeois » de la médecine ou de la moralité religieuse toutes confessions confondues. Mais si c'est le cas, tant mieux ! Cela dit, de nos jours, un texte peut-il encore secouer les mentalités et faire bouger les choses ? J'en doute. Aujourd'hui, on a le sentiment que les mots n'ont plus de poids, c'est pourquoi le terrorisme s'est enraciné partout.

 

24 septembre 2000. Une fin d'après-midi. Une petite route de campagne. Une voiture roule paisiblement. À son bord, Vincent Humbert. Soudain, un camion arrive en sens inverse, trop rapide, il ne freine pas à temps, et c'est l'accident. La petite voiture est en bouillie, ainsi que son occupant. S'ensuivent neuf mois de coma, puis des mois de traitements, soins et autres interventions. Vincent en sort vivant, mais complètement paralysé à vie, sans aucun espoir de récupération. Son état n'évolue pas, mais il conserve sa conscience (il a d'ailleurs fallu des mois pour le réaliser ! alors qu'on le croyait à l'état végétatif ; sans l'acharnement de sa mère, personne n'aurait effectué le moindre test pour s'en assurer et on aurait décrété qu'il ne souffre pas car il ne se rend compte de rien), et communique à l'aide de son pouce, seule partie de son corps qu'il peut encore bouger. Sa mère élabore alors un système pour le faire parler : elle lui dicte les lettres de l'alphabet, et il bouge le pouce chaque fois que résonne la bonne lettre. Ainsi, il forme des mots, puis des phrases... et un jour, cela devient un récit autobiographique. Tout cela, grâce à une mère persévérante que les médecins traitaient de folle pour s'acharner à vouloir encore communiquer avec son fils « mort-vivant ». Cette même mère à qui Vincent fera jurer de le tuer si le Président de la République (Jacques Chirac à l'époque) refusait de lui accorder officiellement le droit de mourir. Elle fera « euthanasier » son fils en date du 24 septembre 2003... ce qui lui vaudra d'être placée en garde à vue et accusée d'homicide volontaire. Fort heureusement, l'affaire fait grand bruit (surtout après que Vincent a adressé lui-même une lettre au Président Chirac, ce qui attirera sur lui tous les médias, ne pouvant plus laisser son cas passer inaperçu aux yeux de l'opinion publique), et elle ressortira du Tribunal libre, le dossier ayant abouti à un non-lieu. Cela a-t-il pour autant changé les mentalités ? Ou fait réfléchir ne serait-ce qu'un poil sur l'invraisemblance de ce rejet idéologique de l'euthanasie ? Pas le moins du monde !

 

Les déclarations de l'ancien kiné de Vincent, Hervé Messager, survenues peu après le décès du garçon, contredisent, pour ne pas dire qu'elles nient catégoriquement la souffrance de Vincent Humbert. Messager estime que Vincent ne souffrait aucunement : « Il ne souffrait pas physiquement. Je suis formel. Ce jeune avait besoin d'être encouragé à vivre. Il ne fallait surtout pas entrer dans son jeu. » En 2007 encore, il affirme qu'on a exagéré les choses pour justifier cette « euthanasie », en d'autres termes : ce meurtre ! Mais de quel jeu parlez-vous, monsieur Messager ??? Sa souffrance physique a été décrite par lui-même dans le témoignage qu'il a pu dicter grâce à son pouce fonctionnel. Et au-delà de la souffrance physique, il y avait aussi la douleur psychologique. Voilà un garçon qui ne pourrait jamais plus marcher, ni nager, ni danser, ni faire l'amour, ni rien. « Ce gamin avait encore plein de choses à vivre. », dites-vous. Plein de choses, vraiment ? Mais avez-vous seulement idée de ce que peut être une vie où l'on ne peut plus rien faire par soi-même ??? Où l'on est réduit, comme Vincent l'explique très bien dans son récit, à l'état d'un petit enfant qui a besoin de quelqu'un pour l'aider à tout faire, car il ne peut plus rien faire par lui-même. Et vous osez affirmer que ce garçon ne souffrait pas ??? Seriez-vous prêt, dès lors, à être mis vous, personnellement, dans un état physique similaire au sien, en souffrance et en aliénation complètes et permanentes, dans l'humiliation due à l'impossibilité de tenir sa propre bite pour pisser et de se torcher le cul tout seul, et à jouir ainsi de la vie, de cette « nouvelle vie », pour les quarante années à venir ? Non ? Tiens, pourquoi donc ? Ah, oui, vous tenez à votre motricité, vous tenez à vivre pleinement, à baiser, à vous promener dans les parcs et sur les plages, à conserver votre liberté et votre autonomie... C'est bien ce qu'il me semblait aussi ! Il n'est pas dans mes habitudes d'user de ce type de langage, mais il ne me vient que ces mots à l'esprit quand je pense à vous : « Ferme ta gueule, ça t'évitera de dire des conneries ! ». Ou, dit plus poliment : « Le négationnisme est un viol, et dans certains cas est condamnable devant un Tribunal de Justice. »

 

Spécialement pour vous, monsieur Messager, voici des extraits du livre de Vincent Humbert, qui montrent clairement l'ampleur de sa douleur extérieure mais aussi intérieure, et qui ne laissent planer aucun doute non plus sur le fait qu'il désirait lui-même mourir, et qu'il ne s'agit donc pas d'un meurtre mais d'un suicide assisté et consenti ! Et quand, de surcroît, j'entends le philosophe Jacques Ricot déclarer que le téléfilm qui en fut tiré (même s'il est un peu superficiel, comme tous les téléfilms) porte un titre ambigu (« Marie Humbert, l'amour d'une mère » ; où est donc l'ambiguïté dans ce titre, cher monsieur ? Insinueriez-vous qu'elle ne l'aimait pas/plus et qu'elle l'a en réalité assassiné parce qu'il était devenu un fardeau pour elle ?) et n'est qu'une opération de propagande pour l'euthanasie, je hurle !!! Mais pour qui vous prenez-vous pour minimiser ainsi la souffrance d'un être humain ???

 

Quelques extraits du livre :

p.13, première page du livre : « Dans trois heures les infirmières repasseront pour de nouveaux soins, pour me retourner, pour voir si tout va bien, pour me remettre le masque qui m'aide à respirer. Si elles savaient qu'au bout de dix minutes déjà je n'en peux plus, que j'ai envie de bouger, que j'ai mal partout, que j'ai des crampes, que je peine à respirer, que j'ai envie de quitter ce lit, cet endroit, cette chambre sordide ! Enfin, je suppose qu'elle est sordide, car je n'ai jamais pu la regarder : j'ai perdu la vue, l'odorat, le goût, l'envie de vivre. Mais ce lieu dans lequel je me trouve, cet univers que je n'ai pas voulu et qui m'est imposé est forcément sordide puisqu'il respire la mort, puisqu'il respire ma mort. »

 

p.16 : « Oui, je persiste : je veux mourir parce que cette vie de merde qu'on me fait vivre depuis mon accident, je n'en peux plus, je n'en veux plus. Ce n'est pas une vie, ce n'est pas ma vie. »

 

p.43 : « Au CHU de Rouen, quand (ma mère) s'est aperçue que de toute façon c'était foutu, que je me battais inutilement, elle a dit aux médecins :

Laissez-le tranquille, maintenant, c'est fichu, laissez faire la nature.

Et là, les médecins lui ont répondu :

Mais, madame, Vincent n'est plus à vous. Il est majeur, c'est lui seul qui décide.

Majeur ! Quelle hypocrisie ! Dans l'état où j'étais, quelle décision pouvais-je prendre ? »

 

p.45 : « (Ma mère) a dû les harceler pour qu'enfin on lui explique sans ambages que j'étais « comme un ver de terre ». Une expression qui l'a marquée, on peut le dire ! C'est un interne qui lui a dit cela pendant mon séjour à Rouen. Il a expliqué à ma mère que j'étais comme un ver de terre que l'on coupe en deux. Le ver est mort, mais les deux bouts bougent encore. « Eh bien, votre fils sera pareil. »

 

p.67 : « Depuis le 24 septembre 2000 (...), je n'ai plus jamais mangé. Ma seule nourriture, c'est cette sonde qui entre dans mon ventre et qui m'envoie du lait dans l'estomac. Du lait et un peu d'eau. »

 

p.77 : « Il y a des jours, j'aurais préféré ne pas avoir retrouvé toute ma tête pour ne pas penser à tout ce à quoi je pense dans la journée, et même le nuit. Avec le temps, mon envie de me battre s'est atténuée, presque éteinte. Chaque fois que je m'apercevais que mon état ne s'améliorait pas, je prenais un nouveau coup de canif, une nouvelle blessure morale. »

 

p.87 : « Cette envie de mourir, je l'ai depuis des mois. Depuis mon réveil. Mais elle était un peu engloutie au fond de moi. C'était un peu comme un bouton de pus qui grossit lentement sous votre peau et qui un jour éclate parce que quelqu'un appuie dessus. »

 

p.101 : « (...) je ne baiserai plus jamais. Or, comme tout le monde, j'aimais ça. Comme tous les jeunes de mon âge, j'avais découvert les plaisirs du sexe. Quand j'en parle avec mon frère qui doit avoir une centaine de gonzesses à son tableau de chasse, ça me fait à la fois du bien et du mal parce que je sais que tout cela je ne le vivrai plus. Draguer une belle fille, la séduire, passer la main dans son cou, dans ses cheveux, la serrer très fort contre soi, puis découvrir son corps, la caresser, l'embrasser, lui faire l'amour. (...) Alors, je vous repose la question. En voulez-vous, de cette vie ? Si maintenant vous me dites oui, c'est que vous êtes vraiment timbré. (...) Moi, vous le savez maintenant, je n'en veux plus de cette vie. »

© Éditions Michel Lafon, 2003 /propos recueillis et texte élaboré par Frédéric Veille sur base du récit de Vincent Humbert ; « Je vous demande le droit de mourir » - ISBN : 2-84098-992-1

 

Il me semble que ces extraits témoignent assez explicitement de moult souffrances physiques et psychologiques qui ne relèvent pas du délire ou de l'exagération, et ce sans que le doute soit permis. S'il est une seule chose à respecter en ce monde et à ne pas chercher à nier, c'est précisément la souffrance d'autrui. Il est facile de critiquer quelqu'un qui souffre ou nier/dévaluer sa souffrance quand on a soi-même tout le nécessaire que lui n'a pas, n'a plus ou n'aura jamais, et qu'on ne souffre pas soi-même d'un mal similaire. À tous les individus bien-portants qui se permettent de critiquer les personnes en souffrance pour leur soi-disant « manque de courage », « tendance à l'exagération et à la dramatisation » ou leur « défaitisme », ainsi qu'à ceux qui condamnent et interdisent le suicide de ces victimes (qu'il soit réalisé de manière autonome ou par euthanasie assistée), je leur souhaite de subir d'aussi terribles revers de la vie. Non pas dans une visée vindicative, mais uniquement d'un point de vue pédagogique, car on ne peut mieux comprendre une situation/souffrance, qu'en les ayant soi-même éprouvées. Visiblement, tout le monde ne présente pas une propension innée à l'empathie.

 

Personnellement, jamais je ne me suis permis de juger une personne qui souffre, que ce soit physiquement ou psychologiquement. N'oubliez pas qu'aucun d'entre nous n'est à l'abri d'une souffrance similaire, et que lorsqu'on se croit plus fort que le diable, celui-ci finit par assener le coup de grâce pour réaffirmer son pouvoir. On ne contrôle pas son destin, c'est le destin qui nous contrôle. N'inversons pas les rôles. Les gens qui se croient plus forts que les forces de l'univers m'apparaissent comme ridicules, prétentieux, et ils jugent et agissent souvent avec mépris, perversité et condescendance. J'ai connu de nombreuses personnes de cet acabit, et j'avoue ne pas pouvoir contenir un sourire en coin quand j'en retrouve certaines des années plus tard en dépression ou frappées par une maladie grave. « Ah bon, tu ne vas pas bien ? Mais tu ne m'avais pas dit que tout ne dépend que de soi, qu'on a le contrôle absolu sur son destin, et que si quelque chose nous arrive c'est qu'on l'a bien cherché ? » Je vous entends déjà conclure que je suis cynique en agissant de la sorte. Mais rien n'est plus cynique que ces personnes qui vous observent quand vous souffrez et supputent que vous jouez à vous faire apitoyer ou affirment que vous vous complaisez dans votre souffrance, voire vous traitent de loser, d'animal sans courage, sans dignité, ou de sale gamin.

 

Bref, revenons au récit autobiographique de Vincent Humbert.

 

Comment ne pas faire le rapprochement avec l'affaire Vincent Lambert encore en cours, l'histoire de cet infirmer victime d'un grave accident de moto en 2008, réduit, lui, à un état végétatif, et dont l'euthanasie est systématiquement repoussée d'un tribunal à l'autre, jusqu'à ce mercredi 7 janvier 2015 où le dossier est arrivé à Strasbourg, devant la Cour Européenne des Droits de l'Homme (CEDH). De nouveaux mois d'attente s'annoncent avant que la décision ne soit rendue par le Tribunal compétent. Encore des mois de souffrance en perspective pour Vincent Lambert. Tout cela parce que l'épouse souhaite abréger le calvaire de son mari, et que les parents de Vincent s'y opposent, arguant que suspendre l'alimentation et l'hydratation artificielles serait un traitement « indigne et inhumain ». Mais être réduit à l'état de légume, n'est-ce pas indigne et inhumain ?

 

Troisième occurrence récente (août 2012), l'histoire de Tony Nicklinson. Frappé du « syndrome d'enfermement » (qui coupe les influx nerveux entre le cerveau et le corps, donnant l'impression que la personne est à l'état végétatif, alors qu'en réalité elle est consciente de tout mais a seulement perdu le complet usage de son corps), littéralement « prisonnier » de son enveloppe charnelle, il exige le droit de mourir... ce qui lui est refusé par la Justice britannique. Bien que ses avocats aient poursuivi les démarches jusqu'au dernier appel juridique possible, jamais au grand jamais on ne lui accorda le droit à l'euthanasie, et il finit par mourir en refusant de se laisser soigner et en cessant de s'alimenter. Une fois encore, la Justice a estimé que la vie est suffisamment précieuse pour la maintenir même dans la pire des souffrances.

 

Cela ne vous révolte-t-il vraiment pas ?

 

Et si, pour une fois, on écoutait le patient, ou on essayait de se glisser dans sa peau ??? Plutôt que de décider pour lui de ce qui est bien ou mal, et de maintenir mordicus que la souffrance est de toute manière préférable à la mort ! De quel droit se permet-on de statuer en faveur de la douleur extrême ou de l'humiliation ad vitam eternam pour un individu ???

 

L'affaire Vincent Humbert qui nous occupe depuis le début de cet article (à ne pas confondre avec l'affaire Vincent Lambert que j'ai également évoquée, même si la ressemblance des noms peut prêter à confusion) n'aura donc servi à rien ? Les mentalités n'évoluent pas. Une décennie plus tard, ce débat est toujours aussi grinçant que celui qui porte sur la peine de mort pour les criminels les plus épouvantables (et dont l'entretien coûte une fortune aux contribuables, bien plus que les chômeurs et les artistes, que l'on accable de tant de reproches et de tous les maux – sans parler des artistes chômeurs, deux en un, les pires parasites de la société, ha ! ha ! Étant artiste moi-même, j'en ai tant encaissé, de ces mots cinglants...) – bien que je ne cherche aucunement à créer un parallélisme entre ces deux débats qui n'ont strictement rien à voir l'un avec l'autre... si ce n'est que l'un comme l'autre bloquent en raison de vieilles politiques religieuses issues de la pensée humaine primaire et primitive. D'ailleurs, il faudra un jour que j'écrive un article sur (la nécessité de) la peine de mort, aussi dans la série « comment se faire de nouveaux ennemis un peu partout avec le sourire en mettant le doigt sur ce qui fâche, choque ou dérange ». Mais chaque chose en son temps. Pour l'heure, revenons à l'euthanasie. À chaque jour suffit sa peine... de mort !

 

Tout cela me ramène à une considération qui s'écarte quelque peu du débat, et qui se rattache à la notion de « foi » elle-même. Il est triste de constater que tout ce qui anime l'être humain en matière de « questions graves » sur le plan de la justice et de l'éthique, est... la peur de la mort, la peur du vide, la peur de la perte éternelle de conscience. La Peur. La Grande Peur. La Plus Grande Peur. La Seule Vraie Peur. La Peur Originelle. Depuis des millénaires, elle le pousse à tuer, à tyranniser, à violenter, à émettre des lois abjectes, à entraver le bonheur, la paix et le soulagement des êtres humains. Ainsi, l'amour de Dieu rend-il l'Homme haineux de l'Homme. Comble de l'absurde au cœur de la Raison Suprême. Dans un monde qui se clame à ce point versé dans « l'adoration de Dieu », n'est-ce pas plutôt surprenant et antithétique ? C'est un peu comme si j'avais des enfants, et que par amour pour eux je les torturais au fer chaud chaque jour. Cette image vous choque ? Mais l'image d'un homme torturé dans un camp de concentration, celle d'un homme décapité au nom d'un « Livre Saint », ou encore celle d'un homme souffrant le martyre sur un lit d'hôpital et que l'on force à souffrir au nom de cette loi qui édicte que « la souffrance vaut mieux que la mort » et que « l'euthanasie est illégale », ne vous scandalisent-elles pas similairement ? Alors, qu'attendons-nous pour changer les choses, et adopter ENFIN un point de vue HUMAIN et HUMANISTE, plutôt que de rester engoncés dans de vieux dogmes indigestes et s'apparentant plus logiquement à un satanisme camouflé ???

 

Je pense ainsi avoir dit l'essentiel de ce que j'avais à dire à ce sujet. Je vous invite, dans la foulée, à consulter certains sites qui évoquent le problème, ainsi que les réactions que les différents articles suscitent. Si un jour vous vous retrouvez confronté(e) vous-mêmes à une situation semblable, je ne conseillerais qu'une chose : pensez à ce que vous souhaiteriez qu'on fasse si vous étiez personnellement dans un état de souffrance permanent, insoutenable et sans issue. Écoutez votre cœur, lui seul pourra vous dicter la meilleure chose à faire. Et ne vous permettez pas de juger du degré de souffrance d'autrui, ni de comparer les souffrances ou les souffrants, car ce serait usurper l'identité des souffrants, ou carrément prendre la place de Dieu.

 

http://www.mesdebats.com/societe/391-faut-il-autoriser-leuthanasie-active/7974-il-sagit-simplement-doffrir-un-choix-aux-malades-concernes

 

http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20080320.OBS5915/verbatim-quand-chantal-sebire-parlait-de-sa-maladie.html

 

http://blog.aufeminin.com/blog/seeone_266729_6190481/PHiLOSOPHER-EN-BEAUTE/CHANTAL-SEBiRE-ET-LA-CULTURE-DE-MORT

 

http://www.lefigaro.fr/international/2014/11/03/01003-20141103ARTFIG00088-une-jeune-femme-relance-le-debat-sur-l-euthanasie-aux-etats-unis.php

 

http://www.eglise.catholique.fr/sengager-dans-la-societe/science-et-ethique/ethique-et-fin-de-vie/

 

http://www.la-croix.com/Religion/Actualite/Pour-l-Eglise-protestante-la-depenalisation-de-l-euthanasie-serait-regrettable-et-dangereuse-2014-01-17-1091770

 

http://www.universtorah.com/ns2_dossier-524-vivre-et-survivre-ou-le-suicide-et-l-euthanasie.htm

 

http://oumma.com/L-euthanasie-du-point-de-vue

 

Ce ne sont là que quelques liens, il en existe des centaines d'autres, mais la réflexion est ainsi lancée. À vous d'effectuer la suite du travail. Un monde meilleur, plus juste, plus humain, est possible, mais cela ne dépend que de vous. Pas des religions, des politiques, mais de VOUS !!! Ne restez pas emprisonnés dans de vieilles idéologies obscures et perverses, cruelles et dévalorisantes, mais pensez en vous servant de votre empathie. TRAVAILLEZ À DÉVELOPPER VOTRE SENS DE L'EMPATHIE (QUI EST UNE DÉCLINAISON DE L'AMOUR AVEC UN GRAND « A »), VOTRE COMPASSION, AGISSEZ TOUJOURS AVEC VOTRE PROCHAIN COMME VOUS AIMERIEZ QU'IL AGISSE AVEC VOUS SI VOUS ÉTIEZ À SA PLACE, SPÉCIALEMENT S'IL SOUFFRE ET S'IL A BESOIN D'AIDE. NE PENSEZ PAS « RÈGLES » ou « LOIS », MAIS PENSEZ À LA PERSONNE ELLE-MÊME. LE BIEN-ÊTRE D'UN INDIVIDU PASSE AVANT TOUTE LÉGISLATION ET TOUTE CROYANCE. S'IL EST UN DIEU, D'AMOUR DE SURCROÎT, IL NE PEUT ÊTRE SADIQUE ET SE RÉJOUIR DE VOIR UN DE SES ENFANTS SOUFFRIR LE MARTYRE. LA SEULE BIBLE ET CONSTITUTION QUI DOIVENT PRÉVALOIR FACE À QUELQU'UN QUI SOUFFRE, EST VOTRE INTELLIGENCE DU COEUR. ET CELLE-LÀ SE PASSE DE MOTS ET DE FORMULATIONS ÉSOTÉRIQUES PROPRES À INSTILLER LA CONFUSION ET LA PEUR DANS LA CONSCIENCE DES INDIVIDUS ET DANS LEUR FACULTÉ DE JUGEMENT.

 

Je propose que nous observions une petite pause avant d'attaquer la suite du programme, car la suite est encore bien plus controversée que ce que je viens d'exposer. Si vous voulez fumer une cigarette (ce que je vous déconseille parce que ça bousille les poumons, et qu'on les bousille déjà suffisamment avec toute la pollution qu'on respire au quotidien), pisser un coup ou aller chercher votre flingue pour m'abattre, c'est le moment où jamais.

 

Fin de la 1ère partie

 

Daphnis Olivier Boelens, janvier 2015