AVERTISSEMENT : L'article qui suit traite d'un sujet particulièrement dur. Certains passages sont susceptibles de heurter les âmes sensibles, de par le sujet lui-même. J'invite donc les personnes ayant une trop grande sensibilité ou accusant une fragilité psychologique à ne pas le lire. Pour les autres, lecteurs avisés, voici un article qui relate l'histoire d'un tueur en série tristement célèbre aux États-Unis dans les années 90'.

 

 

 

JEFFREY DAHMER

 

damner, condamner et/ou comprendre ?

 

Damn, condemn and/or understand ?

 

un article de Daphnis Olivier Boelens (février-mars 2016) –

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

 

JEFFREY DAHMER.

 

 

 

Ce nom ne vous dira peut-être rien, mais il a marqué bien des gens de ma génération, ici, en Europe. Je me souviens, j'étais encore sur les bancs d'école à Bruxelles, lorsque Dahmer a été arrêté à Milwaukee dans le Wisconsin, pour faits de crimes en série et cannibalisme, en 1991. Je venais de finir mes humanités lorsque ce même Dahmer fut assassiné en prison par un autre détenu, un noir du nom de Christopher Scarver, d'un coup de barre d'haltère ; ironie de la vie : c'était avec une barre d'haltère que Dahmer avait assassiné sa première victime 13 ans plus tôt. La boucle était bouclée. Une des boucles les plus infernales qu'aient pu connaître les USA.

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

 

Le nom de Dahmer nous laissa une trace indélébile, parce qu'avant cela nous n'avions pas beaucoup entendu parler de tueurs en série dans nos pays (excepté peut-être avec l'affaire Charles Manson 20 ans plus tôt, mais ma génération n'était pas née lorsque le meurtre de Sharon Tate eut lieu, donc nous n'avions même pas connaissance de ces faits ; le phénomène des tueurs en série lui-même est arrivé beaucoup plus tard en Belgique et en France... notamment avec Marc Dutroux, le dépeceur de Mons – qui n'a jamais été identifié –, Francis Heaulme, Michel Fourniret...). Le caractère cannibale des crimes de Dahmer ajouta à l'effroi que provoquait en nous, adolescents découvrant le monde, la prise de conscience qu'il existait des individus animés de telles (im)pulsions, versés dans une horreur aussi tangible et aussi routinière que ne l'avait été la machine des camps de concentration nazis un demi-siècle plus tôt. Nous découvrions que certains humains se comportaient comme des requins, comme des crocodiles... et que ces prédateurs se comptaient par dizaines à travers le monde, peut-être par centaines si l'on prend en compte tous les crimes non-élucidés dont le modus operandi en apparente bon nombre d'entre eux de manière incontestable.

 

 

 

De nombreux ouvrages ont été écrits sur Dahmer, dont l'un par le spécialiste en tueurs en série Stéphane Bourgoin (que j'ai eu l'occasion de rencontrer en 2012 dans le carré VIP du BIFFF à Bruxelles, alors que nous faisions tous deux partie d'un des jurys du festival). Il n'est donc pas question d'écrire un énième texte, qui n'apporterait forcément rien de plus que ceux écrits par des gens qui ont eu accès au dossier complet du FBI et qui ont pu interviewer les proches ou les connaissances de Dahmer, voire qui ont pu rencontrer Dahmer lui-même en prison ou sur un plateau de télévision (car aux États-Unis, les serial killers acquièrent une notoriété parfois comparable à celle des stars du show-biz). Ma démarche sera différente. Je me suis rendu compte que tout ce que j'avais lu jusque là tendait à dépeindre Dahmer comme un monstre vide de sentiments, une sorte de robot sanguinaire, et donc à ne décrire que les conséquences, sans véritablement s'attaquer aux causes, et donc sans pointer du doigt la première coupable de la naissance de tout « monstre humain » : la société elle-même. Le « système sociétal », pour être précis, car il s'agit bien d'un système dans lequel nous devons nous couler comme dans un moule afin de nous adapter à tous ses paramètres : ses us, ses protocoles, ses lois, ses rails, ses passages pour piétons, ses conventions, ses contraventions... ses injustices agréées, ses viols légaux, sa prostitution politique et religieuse, son rythme étouffant, ses névroses économiques, ses violences policières, son industrie de la guerre, ses idéologies de la haine et de la discrimination, ses hiérarchies qui constituent autant de viviers d'abus de pouvoir...

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

 

Dans l'article qui suit, je vais tâcher de comprendre (sans condamner ; puisque Dahmer a déjà été jugé et « exécuté », ce n'est pas la peine de le traduire en justice et de le tuer une deuxième fois ; aucun crim(in)e(l) n'est jamais jugé deux fois, en conformité avec la Loi) à quel moment une limite humaine est dépassée au point de transformer un homme en machine à tuer, de saisir par quel enchevêtrement de circonstances, par quelle accumulation de malchances, de vacheries, de souffrances, de viols, d'humiliations, de refoulements, un individu passe un jour le cap de ce que je désigne par les termes de « désespoir terminal » pour devenir un « mort-vivant », à savoir quelqu'un qui joue avec la mort comme si lui-même n'était déjà plus en vie et qu'il se servait de sa propre dépouille comme cobaye pour ses expériences. Comme si, à travers sa propre dépouille et celle de ses victimes, il étudiait la mort de la même manière qu'un biologiste étudie la vie.

 

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

 

 

Et pourtant, chez ces humains « au regard mort », la chair occupe encore une place essentielle. Je dirais même que, pour eux, la chair devient plus importante que pour le commun des mortels qui, lui, partage sa vie en différents types de plaisirs (la vie de famille, la vie de couple, la vie professionnelle, les loisirs...). Chez ces individus « au regard mort », toutes ces différentes branches de plaisir mais aussi d'accomplissement de soi ont été transmutées en une seule, épaisse, informe, sombre : celle du meurtre répété, tantôt improvisé, tantôt prémédité. Celle de l'« archéologie de la chair », de la « sculpture mort-vivante ». Je crois pouvoir affirmer que lorsqu'on en arrive à tuer, c'est parce que l'on est soi-même déjà mort, éteint, et que le fait de cumuler les cadavres est une manière d'étendre son propre portrait au monde extérieur. En tuant, démembrant et dévorant des cadavres, Dahmer n'avait-il pas aussi le sentiment de se dévorer lui-même, de se détruire ? Détruire ce « lui-même » qu'il n'aimait pas, qui n'avait jamais fait que lui apporter souffrances, frustrations, ostracismes, ce « lui-même » qui était le produit d'une enfance et d'une adolescence tailladées. Souvent abandonné, d'abord par son père, puis par sa mère, il en avait subi un traumatisme et était devenu abandonnique. La solitude conséquente l'avait transformé en une cave de ténèbres et d'isolement. De folie étudiée et méthodique.

 

 

 

Le monde extérieur était l'ennemi... mais le monde intérieur était tout autant l'ennemi. Il ne restait plus aucun refuge... sinon le fantasme, la fantasmagorie : ce monde qui n'existe pas et que Dahmer a concrétisé au fil de ses meurtres.

 

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

 

Je disais il y a un instant que tous les ouvrages que j'avais lus, consacrés à Jeffrey Dahmer, ne s'occupaient que des conséquences, sans évoquer les causes. La plupart, en réalité, évoquent les causes (ou certaines causes), mais davantage à titre indicatif, mathématique, biographique, tel un inventaire, sans chercher à véritablement y décrypter la source des comportements de Dahmer et la reconnaître comme telle. Ils me donnent plutôt l'impression d'y chercher encore des éléments à retourner ou porter à charge contre lui au tribunal. Un seul ouvrage aborde le sujet de manière différente, pour ne pas dire singulière. C'est d'ailleurs en ayant lu ce livre, trouvé au hasard de mes pérégrinations dans les librairies de seconde main, que m'est venu le projet d'écrire cet article. Il s'agit d'une bande dessinée réalisée par un ami d'enfance de Jeffrey Dahmer, devenu depuis dessinateur notamment pour des journaux locaux, et qui, en ayant appris les crimes puis la mort de Dahmer en prison, a décidé de raconter sous forme de bande dessinée cette enfance « anodine » – tout sauf anodine – partagée avec un des tueurs les plus terribles qu'ait connus le continent nord-américain.

 

 

 

Cet ouvrage s'intitule « Mon ami Dahmer », écrit et dessiné par Derf Backderf, traduit en français par Fanny Soubiran, sorti en février 2003 chez « çà et là » éditions, réédité chez « Points » en format poche – PRIX DU POLAR SNCF 2014 + PRIX REVELATION au Festival d'Angoulême 2014. Je ne sais pas s'il était si judicieux de lui attribuer un « prix du polar », car il ne s'agit pas du tout d'un polar, mais bien d'un portrait humain, d'une étude sociologique, voués à montrer la jeunesse et la genèse d'un tueur en série, dans toute sa nudité et sa simplicité. Dans toute son évidence et sa banalité ? Car oui, la vie de Dahmer est, somme toute, très banale. Trop banale, peut-être ? Pleine de souffrances comme tant d'autres vies. Une mère dépressive qui multiplie les crises d'hystérie lorsqu'elle est shootée aux médicaments (l'image d'une mère déviante est souvent décisive dans le regard que portent les tueurs en série sur les femmes, même si dans le cas présent Dahmer était un tueur d'hommes, homosexuel refoulé durant son adolescence), des parents qui s'engueulent à longueur de journées, ce qui aboutit à l'inévitable divorce, l'abandon parental conséquent... Et c'est d'ailleurs à ce moment-là que tout bascule pour Jeffrey Dahmer. Alors que celui-ci se retrouve seul dans une maison abandonnée par ses parents, sans électricité, il commet son premier meurtre. Hasard ? Certainement pas !

 

 

 

Sans chercher à excuser un comportement aussi borderline, il me paraît aussi essentiel de condamner TOUS LES RESPONSABLES d'une telle ignominie que de condamner l'auteur des faits lui-même. Comme je le dis souvent, il est aisé de condamner un individu. Mais le vrai courage n'est-il pas aussi de condamner une famille, une ville, une société, une institution, un gouvernement ? En effet, on montre du doigt (et à juste titre) un homme qui a assassiné 10, 20 ou même 1000 personnes. Mais qui, par exemple, ose montrer du doigt le Vatican, symbole de la chrétienté, qui comporte dans son Histoire des millions de crimes atroces, de tortures, de viols, d'immolations, de saccages et de spoliations de biens ? Or, le Vatican est là, bien tranquille dans son empire, jamais inquiété, respecté, promu, adoré par la masse ignorante ou délibérément aveugle, bâti sur ses milliards en or que renferment ses caves. Pire encore : associé à Dieu, à la bonté, aux belles valeurs !!! Et il en est de même pour toutes les religions. Et il en est de même pour tous les gouvernements, qui tuent au besoin pour imposer leurs lois, en toute impunité, d'autant plus s'il s'agit d'un gouvernement occidental. Comment ne pas être frappé de voir, à grande échelle, des (dirigeants, communautés...) assassins condamnés, traduits en justice... par d'autres assassins, qui eux légitiment leurs actes en se clamant porte-parole de la démocratie et de la société civilisée face à la barbarie de populations en retard intellectuellement ?!

 

 

 

Il arrive un moment où il convient de faire acte de courage, de justesse et de justice, et de condamner TOUT CE et TOUS CEUX qui doivent l'être ! Ou, si on ne le fait pas, alors autant ne condamner rien ni personne, et laisser une société se désagréger dans son propre cancer moral, métastasé de peur et de folie, de bêtise et de dégueulasseries ratifiées par la Loi ou non. Pour ne pas me répéter : quel que soit notre mode de pensée, soyons cohérents avec nous-mêmes !

 

 

 

Ceci était une petite parenthèse, qui sortait quelque peu du sujet, mais qui me permettait d'aborder le sujet de Jeffrey Dahmer d'une manière quelque peu dissemblable que je ne le ferais par le simple regard d'un juge qui condamne à mort un assassin. Car je ne suis ni juge, ni juré, ni même incarnation de perfection, donc je ne me sens pas apte à juger/condamner/stigmatiser. Cela ne m'empêchera jamais de dénoncer quelqu'un(e) ou quelque chose pour protéger d'éventuelles victimes, spécialement lorsque j'ai moi-même été victime de ce quelqu'un(e) ou de ce quelque chose et que j'en connais la teneur et la dangerosité (comme je l'ai déjà fait en 2013-2014 par rapport à une secte jéhoviste-sataniste particulièrement malfaisante implantée à Lyon, plus précisément à Tassin La Demi-Lune) : cela s'appelle la responsabilité citoyenne, le devoir humain ! Mais il n'est pas de mon ressort d'appliquer une sentence et encore moins d'opérer une exécution.

 

 

 

Je vais donc parler de Dahmer en tant qu'humain, victime d'abord d'une société qui n'a pas su lui donner ce dont tout être humain a besoin (de l'amour, donc, tout bonnement), puis victime de lui-même qui n'a pas su faire la part des choses entre sa colère et les limites imposées par la réalité, et qui n'a plus vu que sa propre souffrance, en effaçant de son champ de vision et de considération toute souffrance d'autrui, jusqu'à en perdre les pédales. Le propre des tueurs en série est leur égocentrisme. Mais en toute logique, lorsque le monde vous a exclu, il ne vous reste plus que vous-même, par conséquent il est logique que tout ne tourne plus alors qu'autour de votre petite personne.

 

 

 

À ce titre, le livre de Derf Backderf, peut-être malgré lui, confirme mon point de vue (puisque dans son introduction Backderf écrit : « J’ai tendance à croire que Dahmer n’aurait pas fini en monstre, que tous ces gens ne seraient pas morts dans des conditions aussi atroces si seulement les adultes autour de lui n’avaient pas été aussi indifférents et aussi étrangers à son cas – et c’est inexplicable, impardonnable et incompréhensible. » p.10). Mais il ne manque pas d'ajouter, presque par obligation morale purement conventionnelle : « Mais une fois que Dahmer tue – et je ne le dirai jamais assez –, je n'ai plus aucune sympathie pour lui. (...) Ayez de la pitié pour lui mais n'ayez aucune compassion. » Il est certes difficile d'approuver un tel comportement, quelles qu'en soient les causes. Cependant, ce n'est pas une raison pour ne s'attarder que sur les conséquences – tragiques, cela va sans dire –, sans plus accorder la moindre importance aux causes, aux origines du mal.

 

 

 

Dahmer fut condamné à 957 ans de réclusion en 1992, et assassiné par un autre détenu deux ans plus tard. Mais l'environnement qui a contribué à donner vie à ses pulsions meurtrières, lui, a-t-il jamais été condamné ? La réponse est regrettablement contenue dans la question.

 

 

 

Commençons par cette fameuse « première fois » où Dahmer est passé à l'acte, car la première fois qu'un serial killer tue pourrait se comparer à la première fois que l'on fait l'amour ; comme le premier acte sexuel est déterminant pour la suite des rapports charnels que l'on aura durant notre vie, le premier meurtre initie l'auteur à une réalité qui jusque là n'appartenait qu'au fantasme. Par ce premier meurtre, la nature profonde du tueur en série se révèle ou passe au stade de « maturité », tout comme un adolescent qui couche pour la première fois avec un partenaire sexuel engage un premier pas dans l'âge adulte. La comparaison du premier meurtre avec le dépucelage n'est pas poussive, dans la mesure où l'on associe très souvent le crime en série à une sexualité déviante, et l'acte de tuer à un acte sexuel (assimilation de la lame d'un couteau au phallus pénétrant la chair, etc...), ce qui est aussi le cas pour Dahmer, victime d'une sexualité refoulée par la mentalité rigide religieuse et provinciale dans laquelle il a grandi.

 

 

 

Revenons à cette première fois. Imaginez-vous avoir un frère cadet. Vos parents divorcent, les deux se disputent la garde de votre frère, mais à aucun moment on ne pense à vous. Le père s'en va, puis la mère s'enfuit avec votre frère, et vous laisse seul dans une maison sans même plus d'électricité en raison de factures impayées. Comment, dans ce contexte, ne pas devenir abandonnique et ne pas nourrir une profonde colère due à l'injustice d'un traitement aussi inéquitable ? Ajoutez à cela le traumatisme d'une jeunesse en cohabitation avec une mère névrosée alternant états comateux et crises d'hystérie en raison d'une grande consommation de psychotropes, ainsi que cette homosexualité refoulée dans une Amérique au puritanisme hypocrite parfumé au venin religieux dont je parlais il y a un instant, le tout exacerbé par une accoutumance massive à l'alcool... Plus aucun doute ne subsiste : de l'épuisement, du désespoir, de la frustration et de la tristesse à la folie et à la rage, il n'y a qu'un pas. Ce pas, Dahmer l'a-t-il franchi malgré lui, possédé par ses pulsions comme par un démon ?

 

 

 

Sur la chaîne National Geographic, une émission consacrée aux crashes aériens (Air Crash) établit que la cause d'un crash n'est jamais unique mais multiple, et que si un seul des éléments de la chaîne infernale était absent, le crash n'aurait pas lieu. C'est sans doute le même cas pour la plongée de Dahmer.

 

1. brouillard ou grand vent + fatigue/manque d'expérience des pilotes + panne de la Tour de Contrôle, indications erronées fournies par elle ou mal comprises par les pilotes + pièce de l'avion défectueuse ou remplacée négligemment par une pièce incompatible + surcharge bagages/cargaison dangereuse + omission de passer en revue la « check list » préalable à l'envol d'un appareil = crash aérien inévitable

 

(transposons ce schéma au cas de Dahmer) 2. Négligence/abandon de la famille/manque d'amour + mère névrosée et droguée aux médocs + jeunesse triste et solitaire + homosexualité refoulée + puritanisme religieux et culpabilisant + alcoolisme démesuré = naissance d'un tueur en série

 

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

Un jour de 1978, le pas est donc franchi. Une rencontre. Un jeune type faisant du stop au retour d'un concert de rock. Dahmer le fait monter dans sa voiture et l'invite chez lui. Ils boivent de l'alcool, consomment du cannabis, finissent par coucher ensemble. Le jeune veut ensuite repartir pour rejoindre sa famille. Dahmer se sent abandonné une fois de plus, ne supporte plus ce sentiment d'abandon qui a ponctué son existence ; toute sa vie il a été laissé derrière, toute sa vie il a suscité l'indifférence, toute sa vie on a fait comme s'il n'existait pas, comme s'il n'était qu'un meuble dénué de sentiments, de chagrin, de rêves.

 

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

 

Dahmer s'est senti exclu du monde des humains, dévalorisé par rapport à l'espèce humaine. En ce sens, si ses actes futurs étaient « inhumains », on peut déduire que c'est son entourage qui l'a, peut-être involontairement et par maladresse et égoïsme, « déshumanisé ». Suite à cela, il ne voyait plus l'humain comme un être pourvu d'une âme, d'un cœur, d'une sensibilité, mais comme un simple instrument de chair voué à assouvir ses besoins de vengeance et sa soif sexuelle, comme un vulgaire morceau de viande renfermant des entrailles, des os... tout ce qu'il photographiait au fil de ses crimes, d'ailleurs, en guise de fétiches, de souvenirs, comme pour dédramatiser l'horreur de ses propres actes et transformer sa propre folie en un spectacle, et donc en quelque chose de fictif, d'irréel. Il est évident que Jeffrey Dahmer a débuté son parcours de serial killer en se trouvant plongé dans un état second soutenu par l'alcool et par un passé qu'il ne parvenait pas à exorciser et qui le hantait à chaque minute comme un mantra diabolique. Peu à peu, cet état second est devenu un état permanent, et le monde entier s'est transformé en un gigantesque terrain de chasse, où il n'avait plus le moindre ami, plus la moindre possibilité de trouver l'amour, un semblant de joie, la plus infime paix intérieure. Le monde était à la fois son ennemi et son réservoir de proies humaines. Il se servait dans un monde qui le desservait.

 

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

Alors Dahmer tue. Une fois, deux fois, dix fois... dix-sept fois en tout. Ce qui n'en fait pas le tueur le plus redoutable de tous les temps, mais malgré tout impressionne ; Henry Lee Lucas compte à son actif des centaines de victimes, Adolf Hitler des millions, et les religions plusieurs centaines de millions voire des milliards... donc avec Dahmer force est d'admettre, avec un brin de lucidité, qu'on est à des années-lumière du record battu. Mais ce qui compte n'est pas la quantité : qu'il y ait un seul crime ou qu'il y en ait mille, le principe reste le même : une/des vie(s) a/ont été ôtée(s) sans qu'on ait le droit de l'/les ôter.

 

 

 

On parle souvent du regard de Jeffrey Dahmer, qui ne traduisait aucun sentiment. Peut-être ce regard, bien au contraire, dissimulait-il des sentiments bien plus prononcés que chez la plupart des gens, un volcan de sentiments, sans doute trop puissants que pour être exprimés. Rien de tel, pour cacher par honte ses larmes et cris de désespoir, que d'afficher un regard éteint/aride/impavide/ flegmatique/imperturbable/impénétrable/insaisissable. Mais pour reprendre un diction anglais : don't judge a book by the cover ! Ce n'était peut-être pas là une absence de sentiments, mais une pudeur mêlée d'embarras, d'une colère paroxystique, d'un ressentiment oppressant causé par cette négligence affective dont il faisait l'objet, qu'il avait fini par réussir à étouffer en apparence sous des litres et des litres d'alcool dur. Car Dahmer boit. Depuis l'adolescence l'alcool a pris dans sa vie la place d'une compagne, à qui il confie son enfer mental, dans les bras de laquelle il se fond quitte à en gerber, qui l'accompagne partout, jusque dans les classes de cours, bouteilles planquées sous son manteau ample.

 

 

 

Beaucoup d'étudiants ne se souviennent de rien concernant Dahmer – il était de ces types dont on ne sait rien, qui se fondent dans le décor, bien qu'il fît l'objet d'une sorte de culte « dahmeriste » qui est expliqué par le menu dans la bande dessinée de Derf Backderf –, sinon d'une seule chose : l'haleine de Dahmer, aussi chargée d'alcool qu'un cadavre peut puer la merde.

 

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

 

Bien sûr, d'aucuns évoqueront les prémisses de ses actes, dans sa passion pour le dépeçage et décorticage de cadavres d'animaux au cours de son adolescence. Même si cette caractéristique se retrouve dans plusieurs cas de tueurs en série, je n'irais pas jusqu'à en faire une généralité ni quelque signe annonciateur d'un esprit pervers. En effet, certains chirurgiens aussi, dans leurs jeunes années, disséquaient des animaux par simple curiosité. Ils sont devenus ensuite des scientifiques, pas des criminels.

 

 

 

Mon éthique personnelle veut que l'on sauve même une mouche et une araignée si on a la possibilité de le faire. Néanmoins, autour de moi, j'observe régulièrement des gens (qui ne sont pas des tueurs en série, mais des gens très « bons » ou « bien sous tous rapports ») écraser une mouche ou une araignée sans le moindre cas de conscience (je ne parle même pas des araignées de taille, qui peuvent s'avérer dangereuses, mais des simples petites araignées filiformes qui s'installent gentiment avec leur toile dans tous les coins de nos demeures, et qui, bien que salissantes, sont plus inoffensives qu'une seule cigarette).

 

 

 

Alors, y a-t-il une différence entre écraser/torturer une mouche et massacrer/dilapider un chat ? Pas pour moi. Tuer un être vivant signifie « tuer », point barre. La seule différence est que certains crimes sont condamnés par notre société politico-éthico-juridico-religieuse, et d'autres pas, pour des raisons très obscures (ou au contraire subtilement malignes).

 

 

 

Mais un crime qui n'est pas condamné n'en reste pas moins un crime.

 

 

 

En outre, dans sa jeunesse, fait significatif, Dahmer ramassait des animaux qui étaient déjà morts, pour les disséquer et les étudier. La seule fois où il voulut tuer un chien, il n'y parvint pas, parce qu'il fut pris de pitié. Dahmer ne s'attaquait qu'à l'humain. De surcroît, à la gent masculine. Peut-être même son malaise d'être homosexuel dans un environnement religieusement autocratique (ou autocratiquement religieux, selon), le poussait-il à tuer systématiquement l'objet de ses fantasmes afin de condamner ses propres penchants sexuels dont il avait éminemment honte (le cerveau lavé malgré lui par la religion et par son art de la culpabilisation), se punissant ainsi en s'empêchant de vivre un véritable amour, une relation durable, au contraire de ce que vivent beaucoup d'autres homosexuels qui, eux, ont pleinement assumé leur nature. Car, indépendamment de son passé ténébreux, Dahmer aurait très bien pu faire sa vie avec un de ces hommes qu'il avait « attirés » chez lui et qui « l'attiraient », incontestablement. Pour en appâter autant, je serais tenté d'affirmer que Dahmer ne devait pas être dépourvu d'un certain charme, donc il aurait très bien pu trouver son âme sœur et se fondre dans la masse humaine, sans qu'on n'entende jamais parler de lui.

 

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

J'entends déjà les réactions révoltées/choquées/indignées des gens qui ne voient que les meurtres et ne considèrent rien d'autre, et qui m'accuseront de chercher à excuser Dahmer et à l'innocenter, voire de faire le procès des victimes. C'est, bien évidemment, totalement faux. En aucun cas je n'adhère au choix de Dahmer pour contrebalancer sa rancœur et ses frustrations ; j'ai moi-même énormément souffert dans mon enfance et mon adolescence, de la pauvreté, d'une famille décomposée et sans autre enfant que moi, d'une solitude cuisante, de la peur inhérente à la violence environnante d'un quartier en proie aux gangs et aux immigrés non-intégrés (j'étais moi-même fils d'immigrée italienne), mais je n'en suis pas pour autant devenu un tueur en série. En revanche, j'en ai conservé des cicatrices qui ne s'effaceront jamais, et qui ont de toute évidence influé sur mon caractère, mes rapports sociaux, mon parcours professionnel. Les cicatrices sont toujours les mêmes partout. En ce sens, il y a beaucoup de Dahmer en ce monde, mais tous, fort heureusement, ne finissent pas par tuer.

 

 

 

Ce que je souhaite dénoncer dans ce petit article que sans doute très peu de personnes liront, c'est d'une part l'absence de condamnation des religions, des gouvernements et des institutions, qui ont bien plus de crimes à leur actif que n'importe quel individu aux mains sales qu'a pu connaître notre planète. Et d'autre part cette tendance fortement répandue à victimiser les coupables et à culpabiliser les victimes. Deux choses qui expliquent qu'à petite comme à grande échelle, notre société ne fonctionne pas, et s'est transformée en un volcan de conflits, de perversité et de putasseries en tout genre, volcan qui fait que les êtres mauvais s'en tirent souvent, et les braves gens finissent toujours par payer.

 

 

 

Mais revenons à l'ouvrage de Derf Backderf.

 

 

 

Ce qui le distingue de toute la littérature qui a été pondue sur Jeffrey Dahmer en un quart de siècle, c'est qu'il s'attache exclusivement à toute une époque – méconnue jusqu'ici – où Dahmer « n'était pas encore un assassin ». Je préfère cette formulation à celle de « n'était pas encore passé à l'acte », parce que cette dernière présuppose qu'une intention était latente et programmée depuis longtemps (« depuis toujours ! », prétendront les partisans de la « tare génétique ») et qu'elle n'attendait qu'une occasion propice pour se manifester ; or, cela n'est que spéculation de psychiatres et autres fonctionnaires de l'appareil judiciaire. Si les choses s'étaient déroulées autrement, si par exemple Dahmer avait connu dans sa jeunesse une vraie histoire d'amour, durable et ensoleillée, je suis persuadé qu'il n'aurait jamais fait couler le sang. Tout se joue à un fil.

 

 

 

En effet, si j'écrivais, quelques paragraphes plus tôt, qu'il n'y a qu'un pas entre tristesse/désespoir/frustration/épuisement et folie/rage, il suffit aussi d'un rien pour entraver les mauvais desseins et changer la donne, tout comme il suffit de la soustraction d'un seul élément fâcheux pour qu'un crash aérien n'ait pas lieu. Irais-je jusqu'à dire que c'est purement mathématique ? Certainement pas, car nous parlons malgré tout d'esprits humains, et non pas de rochers empilés ou de boules sur un boulier. Mais lorsque RIEN DE POSITIF ne se produit jamais, que vos seuls potes d'école ne le sont que parce qu'ils ont fait de vous une icône de raillerie (ce que Derf Backderf admet sincèrement dans son livre-BD, en se plaçant lui-même sur le banc des « coupables » à ce niveau), il arrive un moment où il n'y a absolument plus rien auquel s'accrocher. On meurt alors à l'intérieur de soi, et conséquemment on transforme son habitat en caveau, en « catacombes de fortune », afin que l'extérieur reflète l'intérieur par un effet-miroir. On se retrouve dans un espace mitoyen du monde des vivants et du monde des morts, où l'on se sert dans le premier « jardin » pour alimenter le second, avec « passion », au sens étymologique du terme.

 

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

A mes yeux, même si je n'approuve pas son geste, qui n'est qu'un cri de révolte doublé de pulsions nées de frustrations sexuelles liées à la société puritaine de l'époque (et encore actuelle ?), Dahmer reste un enfant qui, normal au départ, a été complètement abîmé, détruit par l'entourage censé le protéger et lui donner ses armes pour affronter la vie. Ses armes, il se les est finalement fabriquées tout seul. Ce ne furent bien sûr pas les bonnes armes. Faute de recevoir des armes pour se défendre, il n'a appris qu'à fabriquer des armes pour attaquer : haine, vengeance, viol, homicide. Mais la société est tout autant responsable et fautive que lui de ce qu'il est devenu. La société ne peut pas revenir en arrière pour racheter ses manquements et ses erreurs. Mais le simple fait de les reconnaître empêchera peut-être de les reproduire et de fabriquer d'autres Dahmer.

 

 

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

 

En conclusion de tout ceci, je vous invite à acheter ce livre de Derf Backderf, à méditer sur la nature humaine, et à plancher sur les erreurs à ne pas commettre afin de ne pas transformer un être innocent en un prédateur sanguinaire. Ce livre permet d'adopter un autre regard sur les agissements de ces individus qui ont franchi le cap de l'innommable et de l'inacceptable, mais qui n'en restent pas moins des représentants de l'espèce humaine face à l'univers.

 

JEFFREY DAHMER : damner, condamner et/ou comprendre ? Damn, condemn and/or understand ?

 

 

 

On a le sentiment qu'une histoire pareille ne pouvait se passer qu'aux USA, que c'est le produit typique d'une culture où tout est ultraviolent, démesuré, excessif, extrême, fou, à l'image des innombrables films d'horreur et romans d'épouvante dont ce continent nous a inondés depuis des décennies (2000 Maniacs, Saw, Hostel, The Human Centipede, The Hitcher... en sont des emblèmes). Mais ne vous méprenez pas : la souffrance n'a pas de nationalité, et (de ce fait) la folie non plus. L'affaire Dutroux, l'affaire Fourniret, l'affaire Francis Heaulme ou encore celle du dépeceur de Mons... nous l'ont bien prouvé. À bon entendeur...

 

 

 

Pour les plus paresseux, les plus avares ou les plus fauchés d'entre vous, la bande dessinée dont je parle (« Mon ami Dahmer ») est disponible en lecture gratuite via ce lien officiel :

 

https://books.google.be/books?id=vLG4AgAAQBAJ&pg=PA4&lpg=PA4&dq=derf+backderf+mon+ami+dahmer+pr%C3%A9face&source=bl&ots=HevFhBgluQ&sig=i6a5XHu9E3tELSevFGW-u5BMRwA&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwiZs6KW_-3KAhVLiRoKHYWPAGEQ6AEIaTAO#v=onepage&q=derf%20backderf%20mon%20ami%20dahmer%20pr%C3%A9face&f=false

 

 

 

Bonjour chez vous !

 

 

 

Daphnis Olivier Boelens, février-mars 2016