« L'accusé » de John Grisham

ou

comment fabriquer des coupables sur-mesure ?

(une affaire... de « double meurtre »)

- un article de Daphnis Olivier Boelens (11-2016) -

 

Article - John Grisham - L'accusé

Article - John_Grisham__The_Innocent_Man

 

Contrairement à ses habitudes, John Grisham se/nous plonge ici dans le récit d'une histoire vraie. Il s'agit de ces faits qui ont défrayé la chronique dans les années 80-90 : l'affaire du meurtre sordide et sanglant de Debra Sue Carter, qui peut aussi se nommer l'affaire Ronald Keith Williamson et Dennis Fritz, deux hommes condamnés injustement (à mort pour le premier, à la perpétuité pour le second) par le tribunal d'une petite ville d'Amérique profonde, Ada, en Oklahoma, que l'on imaginerait bien issue d'un roman de Stephen King ou d'un film de David Lynch.

 

L'article qui suit ne matérialise pas mon point de vue -- quoique... -- mais expose et illustre le dossier exclusivement tel que Grisham l'a décrypté. En fin de texte, vous pourrez aussi trouver le point de vue de Peterson via un lien remontant à son propre blog. Une seule chose est sûre : les faits sont là !

 

Tout commence donc par le meurtre sauvage d'une jeune femme de bonne famille, violée et tuée dans son propre logis en décembre 1982.

 

ARTICLe - debra-sue-carter

Debra Sue Carter, tuée à l'âge de 21 ans

 

La police estime qu'au vu de la violence avec laquelle on s'est acharné sur Debbie, le crime a forcément été commis par deux hommes et non par un seul. Il faut rapidement désigner deux coupables, car la population souhaite que la victime soit vengée. Relevé d'empreintes, de cheveux, de sperme et de poils pubiens sur le lieu du crime, de témoignages de proximité...

 

ARTICLe - Ron-Williamson 4

 

ARTICLe -Dennis Fritz at the time of his arrest

Ronald Keith Williamson et Dennis Fritz arrêtés en 1986

 

 

Très vite, sous les ordres des inspecteurs « zélés » Dennis Smith et Gary Rogers, la police se braque sur Ronnie, ex-célébrité locale du base-ball, déchue, versée dans la drogue et l'alcool et accusant quelques soucis psychiatriques. Pourquoi ? Du fait de ses addictions, de ses problèmes mentaux... et du fait qu'il habite à proximité de la victime. En parallèle, elle se braque sur Fritz. Pourquoi ? Sous seul prétexte qu'il est le plus grand ami de Ronnie et qu'ils écument régulièrement les bars ensemble. Rien d'autre. Pour l'un, paumé + malade = coupable de crime. Pour l'autre, ami de paumé = coupable de crime. D'une logique imperturbable ! Sherlock Holmes n'aurait pas fait mieux. Les preuves « accablantes » dont fera mention le procureur Peterson lors du procès sont tout simplement... inexistantes. Ou plutôt, fabriquées de A à Z. Les coupables sont donc tout désignés. La population se « réjouit » : on va enfin pouvoir rendre justice à Debbie ! Avec l'aide de Dieu, c.q.f.p. (ce qu'il fallait préciser). N'oublions pas qu'au procès, on jure sur la Bible, que le témoignage soit sincère ou relève d'un mensonge... en l'occurrence commandé par l'accusation. La règle du procès est simple : les vérités émises par la défense seront considérées d'emblée comme des mensonges, et les mensonges débités par l'accusation seront considérés d'emblée comme des vérités absolues. La séance est ouverte !

 

Article - Bill Peterson district attorney

District Attorney (procureur) Bill Peterson

 

Commence la redoutable machinerie judiciaire, celle qui démontre que lorsqu'on a le malheur de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment et qu'on n'a pas les moyens de se payer le meilleur avocat du pays, même si on est innocent, on n'a absolument aucune chance de s'en sortir ; alors, au mieux on écope de la perpétuité, au pire du couloir de la mort où l'injection létale vous attend un jour ou l'autre, devant un parterre de spectateurs assoiffés de « justice ». Ainsi, si Smith se retrouve condamné à la perpétuité, Ronnie se voit condamner à mort. || On n'est pas loin de l'affaire Brenton Butler à Jacksonville en Floride en 2000, où l'enquête s'était avérée une mascarade raciste et préfabriquée, ce que le procès, filmé et médiatisé par le réalisateur français Jean-Xavier Lestrade (Oscarisé en 2002), avait mis en lumière, au grand dam de la police locale. || Le procès d'Ada est une cacophonie de mensonges, de falsifications, de menaces, d'intimidation, de chantage et de corruption. Faux témoignages (notamment de co-détenus qui auraient entendu Williamson avouer son crime ; aveux soutirés en échange de menaces ou de remises de peine), pièces à convictions subtilisées ou égarées, omission de tout élément qui pourrait corroborer la défense (violation « Brady »*, non-respect de l'arrêt « Ake »**), pratiques douteuses (détecteur de mensonge, analyse de poils à la loupe...), conclusions abusives de l'accusation admises par le juge Jones d'une partialité affolante (dès le début du procès, celui-ci avait son idée toute faite, et celle-ci se rangeait de toute évidence dans le camp de l'accusation et du procureur Peterson), désignation d'avocats incompétents ou ne faisant pas le poids pour la défense... un vrai festival dédié à l'artificiel ; le jury sera royalement berné et croira l'accusation comme parole d'Évangile. Pour sûr, on n'est pas dans la boxe traditionnelle mais plutôt dans Blood Sport : tous les coups sont permis avec Jean-Claude Van Damme. Que le plus mauvais gagne !

 

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article - Bloodsport affiche

 

« L'accusé » s'avère un ouvrage très édifiant, qui dépeint une Amérique profonde et profondément douée dans l'art de la manipulation, de l'hypocrisie, de la ségrégation (sociale, pourrait-on dire, dans le cas présent), tout cela auréolé par la fourberie d'un système judiciaire tout aussi violent et crapuleux que les criminels qu'il pourchasse, et par la folie hystérique médiatisée d'une police et d'un tribunal n'ayant pour seul objectif que de répondre à la soif sanguinaire d'un peuple cow-boy où il vaut mieux d'abord condamner (voire exécuter) un coupable désigné, et éventuellement après coup se pencher sur le bien-fondé de sa culpabilité supposée. Un récit qui fait peur, de par, clou supplémentaire à la croix, les traitements inhumains (tortures psychologiques, physiques...) infligés aux prisonniers, notablement dans le couloir de la mort. De toute évidence, les USA sont un pays où il est préférable de ne pas être pauvre, car l'indigence, l'échec, l'infériorité, sont considérés d'emblée comme un aveu de culpabilité en soi.

 

ada Oklahoma

 

Tout ceci étant dit, il me paraît important de noter que cette histoire – une partie de celle-ci, en tout cas – se déroule avant la révolution que fut l'étude de l'ADN, qui s'est imposée dans le courant des années 90 dans toutes les procédures d'identification de criminels. À partir de là, la désignation des véritables coupables allait être facilitée, et les erreurs judiciaires en seraient sensiblement réduites, sans pour autant disparaître du paysage.

 

La création du « Projet Innocence » a lui aussi changé la donne. Il s'agit d'une association de deux avocats new-yorkais, Peter Neufeld et Barry Scheck, créée en 1992, se donnant pour objectif de réétudier les dossiers de chaque criminel (spécialement les condamnés à mort ou à de lourdes peines), en recourant notamment à l'étude des empreintes génétiques, afin de libérer les innocents incarcérés « par erreur » et de leur faire bénéficier de dommages et intérêts pour le préjudice subi et pour leur permettre de se rebâtir une vie – en 2006 déjà, date de la publication du livre de John Grisham, 180 détenus injustement condamnés avaient été libérés grâce aux tests ADN réalisés à la requête d'« Innocence Project » ; depuis, l'association possède des succursales au Canada, en Australie, au Royaume-Uni, en Nouvelle-Zélande et a inspiré d'autres associations similaires comme le « Wits Justice Project » en Afrique du Sud.

 

Notons enfin qu'il existe aux USA le « Système de défense des indigents », service qui tente au mieux, mais non sans peine, de protéger les accusés sans le sou. Mais ses réussites demeurent rares face à la longue liste de gens accusés à tort, ayant purgé une longue peine ou ayant été exécutés faute d'avoir pu jouir d'un procès équitable.

 

ARTICLe - Logo-Innocence-Project-Northwest

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Logos - copyright

 

Tout cela suffira-t-il un jour à éviter un drame comme le fut celui de ces deux hommes dont l'auteur (ex-avocat de profession) John Grisham a choisi de raconter l'histoire ? Drame d'autant plus terrible pour Ronald Keith Williamson, car si Dennis Fritz est parvenu à refaire sa vie, Ronnie l'ado star du base-ball d'Ada, lui, a sombré jusqu'au bout dans l'alcool, la dépression, la psychose, la schizophrénie, criblé d'obsessions et de frustrations, avant de cracher son dernier soupir à l'âge de 51 ans d'une cirrhose du foie. Si l'alcool en est grandement responsable, les troubles psychiatriques dont Ronnie fut l'objet depuis longtemps n'auraient pas connu une telle aggravation s'il n'avait croupi toutes ces années dans le couloir de la mort (11 au total). Sa consommation d'alcool se serait peut-être même amoindrie avant une tournure aussi fatale qu'inéluctable.

 

Serait-il encore vivant ? Mais dans quel état ? Cela, personne ne le saura jamais. En attendant, comment ne pas feuilleter ce destin tragique sans écarquiller au fil des pages des yeux horrifiés ? Il fut, avec Debra Carter, la seconde victime sans retour de ce que j'ose appeler une « affaire de double meurtre ».

ARTICLe - Ron-Williamson 3

ARTICLe - Ron-Williamson

Ronald Keith Williamson jeune, puis à la fin de sa vie

 

Condamné en 1988, Ronnie fut innocenté en 1999, mais sans aucune excuse reçue, ni de la part du juge Jones qui avait présidé cette monstrueuse supercherie, ni de la part du procureur Peterson qui s'était acharné sur lui avec une rage pathologique, ni de la part des enquêteurs Smith et Rogers qui avaient minablement fabriqué des preuves contre lui, participé à engager de faux témoins, et faussé ses aveux en dissimulant les enregistrements où il clamait haut et fort son innocence. Cette liberté retrouvée ne durera pas longtemps, car il décédera en 2004, à bout. No 100% happy ending, donc.

 

En 2003 et 2006, un homme déjà condamné pour violences sur femmes et bien d'autres délits, fut reconnu (par deux fois, donc) coupable du meurtre de Debra Sue Carter, preuves à l'appui – cette fois, de véritables preuves ! Cet homme portait le nom de Glen Dale Gore. C'était lui-même qui, en 1983, avait affirmé avoir vu Williamson avec Debra Carter dans un bar le soir du crime, tournant ainsi tous les soupçons vers Ronnie. Il fallut près de 20 ans pour qu'on daigne enfin investiguer sur l'emploi du temps de Gore, et que l'on découvre que c'était lui qui avait violé et tué la jeune femme. Il avait agi seul, avec une férocité qui lui était caractéristique. La police avait eu tout faux en déduisant qu'il était question de deux assaillants. Comment un tel homme, à la culpabilité aussi fragrante, a-t-il pu réchapper à la Justice pendant deux décennies ? Question très embarrassante !

 

Gore, Glen at Courthouse 01 C-M 

Glen Dale Gore

 

Une injustice parmi d'autres (à ce stade, on ne les compte même plus !) : si Ronnie avait été condamné au couloir de la mort, lors de son second procès en 2006 (second procès dû à un vice de procédure lors du premier), Glen Gore, en fin de partie, fut seulement condamné à la perpétuité sans possibilité de remise de peine (alors qu'en 2003 il avait été condamné à mort par un premier jury).

Le plus terrible dans l'histoire, c'est que, malgré le procès de Glen Gore, les preuves formelles de sa culpabilité et sa condamnation, il existe encore des gens à Ada qui n'ont pas pardonné Ronnie et Fritz, les croyant toujours coupable du meurtre de Debbie Carter. Les deux familles ont dû quitter Ada pour ne plus y revenir.

Les acteurs déterminants dans cette affaire sont bien plus nombreux que ceux que j'ai pu citer dans l'article. Je pourrais aussi vous parler du Juge Seay, de ses collaborateurs Jim Payne, Gail Seward, Vicky Hildebrand... qui ont conduit à l'ordonnance d'un sursis à la peine de Williamson, in extremis alors qu'il allait être exécuté cinq jours plus tard, et sans qui il n'aurait pas pu connaître l'euphorie de la liberté et de la revanche, aussi courte fût-elle malheureusement. Mais de m'attarder sur tous les acteurs et rebondissements de l'affaire serait vous ôter l'intérêt de lire ce livre de Grisham, dont l'écriture efficace et « stick-to-the-point », vous happera de la première à la dernière page. Moi-même, lecteur lent car qui aime prendre son temps, il ne m'a pas fallu plus de 2 jours pour dévorer ces 430 pages. Au passage, Grisham ne se prive pas de nous décrire les paysages et les ambiances, les profils et les us de cette Amérique qui, de par le cinéma et la littérature, nous paraît aujourd'hui si familière et pourtant encore toujours si étrangère, insondable, parfois hostile. Ce qui constitue sa touche d'auteur au sein d'un ouvrage qui relève de l'enquête, un peu en marge du récit de fiction auquel il nous a habitués.

Un grand livre à lire. Un témoignage bouleversant de la folie made in USA. Un vécu qu'on ne peut qualifier que de sidérant, parmi de nombreux autres vécus similaires dans le monde carcéral du pays de l'Oncle Sam... comme dans le milieu des prisons partout ailleurs sur la planète. L'erreur judiciaire n'a pas fini de faire couler de l'encre... rouge !

 

Quelque chose à ajouter ?

 

Daphnis Olivier Boelens, 25 novembre 2016

 

* cfr. « L'accusé » de John Grisham, éd. Pocket n°13581, p. 236

** cfr. « L'accusé » de John Grisham, éd. Pocket n°13581, p. 244

 

ARTICLe-dennis-fritz

 

Dennis Fritz, aujourd'hui

ARTICLe - Ron-Williamson 9 

épitaphe pour Williamson

Article Dennis Fritz and John Grisham 2 - Copie

Dennis Fritz (gauche) et John Grisham (droite)

 

 

Pour finir, quelques liens intéressants en relation avec l'affaire Carter :

https://thefreedonian.wordpress.com/category/glen-gore/

https://mylifeofcrime.wordpress.com/2012/04/05/monsters-among-us-glen-gore-raped-killed-debra-sue-carter-but-let-2-innocent-men-go-to-prison-for-it-dna-proved-he-was-the-monster/

http://www.kxii.com/home/headlines/3217191.html

http://law.justia.com/cases/oklahoma/court-of-appeals-criminal/1991/11276.html

http://caselaw.findlaw.com/us-10th-circuit/1506032.html

http://gerbeans.blogspot.be/2007/04/district-attorney-bill-peterson-website.html

http://crimereconstruction.blogspot.be/

http://www.theadanews.com/news/local_news/peterson-to-retire-as-da/article_ec81b699-edf3-5f72-8584-8cd4af8982b1.html

http://www.cbsnews.com/pictures/innocence-project-stories-of-the-exonerated/14/

ARTICLe - Peter Neufeld and Bary Scheck, cofounders of Innocence Project

ARTICLe 2

Article - Un_coupable_ideal